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01/09/2026

ANDREA LAFONTAINE: «Je continue à avancer, sans me répéter»

Avec Opium, premier album des débuts de The Bukowskies en 2015, Brown Brown un an plus tard ou le projet plus ouvert Youth Crime or The Influence Of... en 2019, Andrea Lafontaine a construit un parcours qui avance par déplacements successifs plutôt que par répétition. Après le succès critique de La fatalité, son premier album intégralement en français, il ouvre aujourd’hui un nouveau chapitre avec un projet en italien, pensé sur le long terme et déjà amorcé par Felicità, Malinconia, Eccetera.


GUIDO: Quand on regarde ton parcours, on a le sentiment que tu as toujours avancé en changeant de forme, de cadre, de langue, presque de couleur musicale. Tu te reconnais là-dedans?

Andrea: Oui, complètement. Je crois même que c’est l’un des fils rouges de mon parcours. J’ai commencé dans un univers très rock avec The Bukowskies, avec une identité assez forte, assez marquée, puis j’ai eu envie d’aller voir ailleurs. Pas parce que je reniais ce qui avait été fait avant, mais parce que je voulais garder une forme de liberté. Je n’ai jamais eu envie de refaire indéfiniment le même disque ou le même concert. J’aime trop la musique pour la figer.

GUIDO: Si on reprend les étapes clairement, il y a d’abord Opium en 2015…

Andrea: Oui, c’est vraiment le disque des débuts. Il y avait beaucoup d’enthousiasme, beaucoup d’énergie, et sans doute aussi une forme de naïveté. On était dans ce moment où tu crois encore que tout peut aller très vite, où tu te projettes presque comme si tout était possible tout de suite. On voulait faire des disques, jouer partout, exister fortement.

GUIDO: Puis arrive Brown Brown un an plus tard.

Andrea: Oui, et là il y a déjà une évolution. J’avais envie d’élargir notre propos, d’aller vers quelque chose d’un peu moins enfermé dans un cadre. C’est aussi une période où certaines frustrations commencent à apparaître plus clairement, notamment sur les choix artistiques, les formats, la manière dont un morceau doit exister.

GUIDO: Et en 2019, il y a Youth Crime or The Influence Of..., qui ouvre encore davantage le jeu.

Andrea: Oui, clairement. C’est un disque plus varié, plus libre, plus ouvert à d’autres formes, à d’autres textures, à des choses plus longues, plus électroniques parfois, plus cinématographiques aussi. En réalité, cette envie était là depuis longtemps, mais c’est sur ce disque qu’elle s’affirme vraiment.

GUIDO: Avec le recul, qu’est-ce que la période Bukowskies t’a appris?

Andrea: Beaucoup de choses. C’était une vraie école. Tu apprends la scène, le studio, la patience, la gestion des attentes, mais aussi le fait que certains choix artistiques ont des conséquences très concrètes. Tu comprends qu’un single, une direction, peuvent changer beaucoup de choses.

GUIDO: Il y a notamment cette histoire de single que tu évoquais lors de nos rencontres précédentes...

Andrea: Oui. Pour notre premier album, j’avais défendu un morceau que je trouvais plus fort, plus pop, plus ouvert sur notre premier album, mais il y a eu un désaccord avec notre label qui avait une vision plus tournée vers un certain classicisme rock. C’est finalement le label qui a imposé sa vision, et c’est dommage. Je pensais vraiment qu’un autre morceau aurait mieux représenté l’album, mieux touché le public, et les écoutes sur Spotify ont fini par me donner partiellement raison plus tard. C’est frustrant, mais ça t’apprend aussi qu’à un moment, tu dois reprendre la main.

GUIDO: C’est ce qui t’a amené vers plus d’indépendance?

Andrea: Oui, clairement. J’avais besoin de pouvoir décider plus librement de l’esthétique, de la manière d’enregistrer, du son, des morceaux, des formats. Donc on a commencé à faire des choses plus artisanales, plus directes, avec beaucoup plus de latitude.

GUIDO: Le second album a été ensuite enregistré dans des conditions très DIY.

Andrea: Oui, parce que ça symbolise vraiment une manière de reprendre le contrôle. On a enregistré dans des conditions très simples, avec très peu de moyens, dans une chambre, avec du matériel installé un peu partout, des matelas sur les murs, et beaucoup d’envie. Ce n’était pas un projet “propre” au sens classique, mais il y avait une intensité incroyable. Et au final, ce disque a eu un vrai impact.

GUIDO: Cet esprit plus brut a aussi nourri la scène?

Andrea: Oui, énormément. On a enchaîné les dates, les petits festivals, les salles, les cafés-concerts, les premières parties. C’est comme ça que tu construis une présence. Tu sors du studio, tu vas au contact, tu fais entendre la musique dans le réel.

GUIDO: Tu te considères plus comme un artiste de studio ou de scène?

Andrea: Les deux, mais pas de la même manière. J’aime le studio parce qu’il permet de construire un univers, de creuser des textures, de penser les détails. Mais la scène reste l’endroit où tout se révèle. C’est là que tu vois si le morceau tient debout, si l’énergie passe, si une chanson devient réellement vivante.

GUIDO: Après The Bukowskies et même si ton groupe existe toujours, tu avances en solo avec La fatalité, ton premier album entièrement en français.

Andrea: Oui, et cette étape a beaucoup compté. Le français m’a permis d’écrire autrement, de me rapprocher d’une expression plus directe, plus précise, parfois plus intime. Ça m’a aussi permis d’ouvrir une autre porte, de toucher un autre public, et de relancer quelque chose en moi.

GUIDO: Et aujourd’hui, cette nouvelle porte, c’est l’italien.

Andrea: Oui. C’est un projet qui me trotte dans la tête depuis très longtemps. Il y a des morceaux que j’ai gardés pendant des années parce que je savais qu’ils appartenaient à cet univers-là. L’italien, pour moi, ouvre un espace très différent: plus mélodique, plus solaire par moments, mais aussi plus dramatique, plus théâtral, plus émotionnel.

GUIDO: Tu as l’air de traiter ce projet comme quelque chose de long terme.

Andrea: C’est exactement ça. Je ne veux pas brûler les étapes. Je préfère garder des morceaux pendant longtemps, les retravailler, les laisser mûrir, comprendre comment ils respirent, comment ils s’assemblent. Il y a des titres que j’ai écrits il y a dix ans et qui trouvent enfin leur place aujourd’hui.

GUIDO: Tu fonctionnes aussi par phases, par tests, par petits signaux avant de sortir un ensemble plus grand.

Andrea: Oui, parce qu’aujourd’hui il faut aussi savoir écouter les réactions du public. Pas pour se soumettre, mais pour comprendre ce qui vit, ce qui accroche, ce qui intrigue. Je sors donc d’abord des morceaux qui me permettent de voir comment l’univers est perçu. Ensuite, j’adapte, j’ajuste, je décide si je pousse plus loin ou pas.

GUIDO: Tu considères ça comme une forme de stratégie artistique?

Andrea: Oui, complètement. La stratégie n’est pas forcément l’ennemie de l’art. Au contraire, elle peut l’aider à exister. Si tu fais un disque sans penser à sa manière d’entrer dans le monde, tu risques parfois de le perdre. Je ne parle pas de marketing vide, mais d’une logique de diffusion, de circulation, de timing.

GUIDO: Justement, comment vois-tu l’évolution de la consommation musicale aujourd’hui?

Andrea: Elle a changé de manière assez radicale. La musique est devenue très fragmentée. Les gens découvrent souvent des morceaux via des playlists, des extraits, des réseaux, parfois sans écouter un album entier. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment on peut continuer à faire exister des projets plus construits dans ce contexte-là.

GUIDO: Es-tu toujours attaché à l’idée d’un vrai groupe, de vrais musiciens sur scène.

Andrea: Oui, parce qu’il y a une différence énorme entre une performance vivante et une reproduction un peu vide. J’aime quand les concerts ont du relief, quand il y a des musiciens qui jouent vraiment, qui interagissent, qui apportent quelque chose de physique. Le public le ressent tout de suite.

GUIDO: Tu as l’air d’avoir un rapport très concret au public.

Andrea: Je pense l’avoir compris avec le temps. Le public sent très vite si tu es sincère ou non. Il sent si tu fais les choses avec conviction ou par habitude. À partir de là, je trouve qu’on a une responsabilité. Il faut leur rendre quelque chose de solide.

GUIDO: Et est-ce que tu sens que ton public t’accompagne dans ces virages?

Andrea: Oui, en grande partie. Certaines personnes suivent malgré les changements de style, de langue, d’univers. Elles ne viennent pas seulement pour un morceau ou une période, elles viennent pour l’ensemble de la démarche. Ça, c’est extrêmement précieux.

GUIDO: Tu as déjà l’impression d’avoir trouvé ta place, ou tu cherches encore?

Andrea: Je pense que la bonne réponse, c’est que je suis en train de continuer à la construire. Je ne crois pas qu’un artiste trouve une place définitive. Il la travaille, il la transforme, il l’élargit. C’est une construction permanente.

GUIDO: Qu’est-ce qui te motive encore aujourd’hui, après toutes ces années?

Andrea: Le plaisir de créer, très honnêtement. Tant que j’ai envie de composer, d’enregistrer, de monter sur scène, de chercher des sons, d’écrire, de faire des essais, alors je sais pourquoi je continue. Au fond, c’est le plaisir qui tient tout ensemble.


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