ZEP: A propos du phénomène ‘TITEUF’
‘Ils ne m’ont pas demandé combien d’exemplaires ils devaient imprimer, hein?’ On n’a pas l’habitude de se laisser impressionner par les chiffres, mais le dernier Titeuf nous y oblige. La loi du préau, imprimé à 1,4 million d’exemplaires est le deuxième plus gros tirage de l’histoire de la BD, juste derrière Asterix et la traviata, record absolu réalisé l’année dernière..
L’inventeur de ce phénomène est Suisse et a 35 ans. Zep (Philippe Chappuis) est un mec élancé et timide qui ne se rend pas encore bien compte de ce qui lui arrive.
GUIDO: 1,4 millions d’exemplaires!
Zep: (il sourit) C’est beaucoup, hein?
GUIDO: Peux-tu expliquer ce succès?
Zep: Franchement, non. J’aimerais en connaître les raisons, j’aurais ainsi eu du succès plus tôt. C’est un peu ironique, j’ai commencé Titeuf au début des années nonante, une période de crise pour la bande dessinée. Tous mes projets étaient refusés. On me reprochait d’attaquer des sujets trop sérieux: chômage et tout, je dessinais des punks... Enfin, aucun éditeur n’était intéressé et, en 92, j’ai décidéi d’arrêter la bande dessinée. J’ai néanmoins continuer à dessiner pour mon plaisir. Mes souvenirs de jeunesse fûrent les toutes premières blagues de Titeuf. Celles-ci ont été publiées dans un fanzine qui a quand même atterri sur le bureau de quelqu’un de la maison d’édition Glénat. Ils ont décidé de faire un album des dessins que j’avais fait pour moi. J’ai pensé: ça ne marchera jamais, mais regarde maintenant où j’en suis…
GUIDO: Sympathique d’entendre que Titeuf n’est pas le résultat d’une étude de marché.
Zep: (rigole) C’est tout le contraire! C’est pour cette raison que les magasins de BD de l’époque ne savaient pas où ils devaient placer les Titeuf. Les dessins font penser à une BD pour enfants mais les textes,… enfin, en résumé, on ne savait simplement pas à qui Titeuf était destiné. ‘Moi je sais’ ai-je répondu à cette époque, Titeuf est destiné à ceux qui veulent le lire. Point final. Lentement mais sûrement, ça a commencé à se développer: le tirage doublait à chaque album, la promo s’est lancée, et maintenant c’est devenu énorme.
GUIDO: Peut-être viens-tu de donner la raison de ce succès: tu fais quelque chose qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux adultes.
Zep: (acquiesce) C’est la définition de la bande dessinée populaire, la BD dont j’ai toujours été fan: Guust Flater, Quick & Flupke… Ce sont des BD qui ne s’adressent pas à un public cible défini, mais qui sont lues par tout le monde. Même si je n’avais pas pensé que Titeuf plairait également aux enfants. Je pensais que c’était plutôt quelque chose pour des gens de mon âge qui voulaient se rappeler des souvenirs de jeunesse. C’est uniquement lors d’une séance de dédicaces pour le troisième album que j’ai remarqué un grand nombre d’enfants qui connaissaient les albums par coeur et qui parlaient ‘à la Titeuf’. J’étais vraiment surpris car la communication autour de l’abum était aussi destinée à un public plus âgé.
GUIDO: Est-ce que Titeuf est ton excuse pour ne jamais devenir adulte?
Zep: Je pense que oui. (rigole) Je suis resté bloqué à cet âge.
GUIDO: Ce tirage de 1,4 million d’exemplaires ne pèse-t-il pas sur tes épaules? N’as-tu pas peur de décevoir ce million et demi de lecteurs?
Zep: Non, je ne pense jamais à ça quand je suis occupé avec un album. Je ne me réveille pas le matin en pensant: bon, je vais maintenant dessiner une petite blague pour 1,4 million de lecteurs. Ca n’irait pas, ce serait paralysant. La moitié des pages que je dessine maintenant, je n’oserais pas les faire, par peur que tout le monde ne les trouve pas chouette. Je continue à faire simplement ces albums pour moi-même: petites anecdotes personnelles, sympathiques petits riens. Si un éditeur décide de publier mes petits riens à 1,4 million d’exemplaires, tant mieux. (rigole) Ils ne m’ont pas demandé combien d’exemplaires ils devaient imprimer, hein?
GUIDO: Comment réagissent les gens qui, à l’époque, t’ont déconseillé de faire de la bande dessinée ton job?
Zep: Ils disent un truc du genre: "J’y ai toujours crû!" (rit de tout coeur) J’ai grandi à Genève, la bande dessinée n’y jouit pas d’une scène particulièrement animée. Je ne pensais pas qu’il y était possible d’en faire son boulot. C’était simplement un rêve. Regarde, ça semble quand même possible.
GUIDO: Est-ce que Titeuf est le grand concurrent du Petit Spirou, ou est-ce le contraire?
Zep: Aucun des deux. Peut-être ici en Belgique, mais sûrement pas en Suisse et en France. Je ne trouve d’ailleurs pas le Petit Spirou très réussi. Chacun sa manière de travailler, mais je sens dans le Petit Spirou que ce sont des adultes qui pensent à des blagues sur les enfants. C’est d’ailleurs la recette habituelle: tu dessines un enfant, et tu lui mets des mots d’adulte dans la bouche. Chez Titeuf, cela ne fonctionne pas de la sorte. Titeuf est et reste un enfant, avec ses propres logique et naïveté enfantine. Ma manière de travailler est assez régressive: Je prends un cahier et j’y écris comme si j’avais dix ans, à la première personnes des souvenirs de mon enfance. Je rigole aussi de mes propres blagues, comme un enfant de dix ans. C’est ainsi que tu obtiens un résultat qui paraît naturel.
GUIDO: Ca ne devient pas de plus en plus difficle? Tu as déjà 35 ans!
Zep: Non. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me réussit toujours de revenir spirituellement dans ma jeunesse. Au début, je ne pensais jamais en faire un album rempli. Il y en a maintenant déjà neuf…
GUIDO: Il y en a des millions, Zep. Des millions!
Interview: Herbert De Paepe
Adaptation: Laurent Daloze