JACQUES DEFOURNY: "Il m'arrive de sortir d'un cours avec ma chemise trempée"
Fer de lance de l'économie sociale au sein de l'Université de Liège, le professeur Jacques Defourny nous a accueilli dans son bureau du Sart- Tilman afin de nous faire part des grands axes de son parcours d'étudiant et de professeur.
GUIDO: Avez-vous toujours souhaité devenir professeur d'université?
Jacques Defourny : C'est vraiment venu petit à petit, je n'avais certainement l'intention de devenir professeur en entamant mes études universitaires. Je viens d'un milieu d'artisans, j'étais même l'un des premiers de ma famille à entreprendre des études à l'université. C'est quand on m'a proposé de devenir assistant que j'ai réellement commencé à prendre goût à la recherche. De fil en aiguille, la perspective du doctorat s'est dessinée sans pour autant que je sois sûr de faire carrière à l'université. Cependant, l'enseignement, l'animation de jeunes adultes ou d'adolescents m'a toujours passionné, ce qui m'a donné un certain goût pour l'éveil à la citoyenneté.
Comprendre le monde
GUIDO: Auparavant, vous aviez suivi des études en Sciences Economiques, ici à Liège puis à Louvain-la-Neuve.
Jacques Defourny : En choisissant les Sciences Economiques, je voulais surtout comprendre le monde. Au début des années 70, il s'agissait d'avoir un regard critique sur le fonctionnement du monde et les inégalités à l'échelle mondiale. Je me suis dit que les Sciences Economiques offraient l'outil le plus pertinent pour lire ce qu'on n'appelait pas encore la mondialisation. Pour ma part, je ressentais fortement le scandale du sous-développement. Je garde un excellent souvenir de mes candidatures qui étaient très ouvertes. On était initié à la sociologie, la psychologie, la philosophie,…La licence a été un peu plus 'sèche' en termes de questions sociétales. Heureusement, j'ai aussi à cette époque fait des voyages extraordinaires avec mon sac à dos en Afrique de l'Est, en Inde, Pakistan, Afghanistan ou encore dans la plupart des pays de l'Europe de l'Est.
GUIDO: Vous êtes-vous personnellement investi dans le folklore estudiantin?
Jacques Defourny : Non, mais, dans mon quartier, à Sainte-Walburge, on a lancé une fête populaire qui est aujourd'hui la deuxième fête populaire de Liège après le XV Août en Outre-Meuse; la Fête des Fous qui renoue avec des traditions du Moyen-âge pour retrouver un sens de la subversion et de la dérision que les carnavals, tolérés puis financés par les pouvoirs en place avaient un peu perdu au fil du temps. Je me suis donc investi dans le folklore avec une certaine visée sociopolitique, typique des années 70.
GUIDO: Vous avez également suivi une année d'études aux Etats-Unis. Avez-vous noté de grandes différences entre notre enseignement et le leur?
Jacques Defourny : Le modèle américain m'a énormément plu par ses travaux permanents, une interactivité intense et ses séminaires pour lesquels on devait préparer des papers . Pour toute heure de cours, on avait entre 40 et 80 pages. On n'était pas surchargé en heures de cours, mais pour chaque séance, d'énormes préparations faisaient que le cours n'était pas la découverte d'une matière, mais plutôt une sorte de navigation guidée dans une matière déjà bien mâchée par les étudiants. Cette découverte de l'Amérique fut pour moi une année passionnante.
GUIDO: Quelles grandes différences avez-vous notées entre les étudiants actuels et ceux de votre époque?
Jacques Defourny : Je trouve les étudiants d'aujourd'hui globalement plus sérieux et peut-être moins contestataires que nous l'étions nous-mêmes. Les étudiants s'engagent encore pas mal, mais autour de causes ou de projets plus ciblés, plus pragmatiques. La dimension militante n'en reste pas moins présente sur des enjeux comme le commerce équitable, la mondialisation, Amnesty International, etc. Nettement moins sans doute dans le champ des loisirs où la vie associative est aussi très dense.
S'investir à fond
GUIDO: Est-ce que donner cours demande une énergie particulière?
Jacques Defourny : Je dois avouer que chaque début de séance de cours suscite chez moi une montée d'adrénaline. Je considère en effet chaque cours comme une prestation qui demande l'essentiel de mes énergies. Il m'arrive parfois de sortir d'un cours avec ma chemise trempée, car j'essaie de m'investir à fond. Il ne m'arrive jamais de donner cours en me détachant complètement de ma matière, dans un système ronronnant. J'ai toujours l'impression de devoir faire passer un intérêt pour la chose que j'enseigne, pour les enjeux que j'aborde. Je me force aussi à demander à mes étudiants de me rendre une évaluation écrite de mes cours en fin d'année et j'accorde beaucoup d'importance à celle-ci.
GUIDO: Justement, quelle réputation pensez-vous avoir auprès de vos étudiants?
Jacques Defourny : Je ne peux dire que ce je sais par ces évaluations. Par exemple, j'ai un cours «multi-candis» d'introduction à l'économie pour une série de première ou de deuxième années de bac, en dehors de ma propre faculté. Je lis très souvent dans les évaluations que les étudiants, dans un premier temps, n'étaient vraiment pas du tout tentés par les thèmes économiques ou qu'ils en avaient très peur, mais que j'avais réussi à leur donner un certain goût pour les enjeux économiques de la société, ce qui représente mon essentiel à ce niveau.
GUIDO: Ces cours se donnent dans de très grands auditoires. Comment réussir à capter l'attention de plusieurs centaines d'étudiants?
Jacques Defourny : Chacun a sa stratégie. Personnellement, j'essaie d'être relativement sévère en début d'année en termes de discipline. Parce que les grands amphis de candidatures contiennent malheureusement une certaine proportion de "touristes". J'essaie surtout de susciter leur intérêt en m'efforçant de semaine en semaine à nouer des liens entre ma matière et l'actualité économique dont on parle dans les JT ou les quotidiens. De manière à leur montrer que ce que j'enseigne n'est pas désincarné, n'est pas de la pure théorisation.
Retourner l'auditoire à son avantage
GUIDO: Selon vous, quelles sont les attentes des étudiants actuels?
Jacques Defourny : Je crois que les étudiants aspirent à des exposés instructifs et bien structurés. D'autre part, je sens que beaucoup sont démunis voire désemparés devant la complexité du monde et de ses évolutions. L'immensité de l'information disponible ne les aide pas nécessairement à se construire des repères pour leur vie. A ma mesure, j'essaye de montrer dans les matières que je traite que les questions même ponctuelles ou apparemment restreintes rejoignent de grands enjeux, mais aussi très souvent des questions qui se posent à tous personnellement, en termes de comportement plus ou moins citoyen par exemple. Je tente en tout cas de montrer qu'il existe toujours des espaces de liberté où de vraies questions de sens peuvent être posées et où les réponses individuelles importent autant que les grands choix collectifs.
GUIDO: Je suppose qu'il doit quand même y avoir quelques inconvénients dans le métier de professeur d'université…
Jacques Defourny : Ce qui me frustre le plus, c'est de ne pas pouvoir développer plus de relations personnalisées à l'échelle des premières années. Mais le métier d'enseignant à l'Université comporte heureusement aussi le travail de guidance des étudiants en licence, maîtrise ou doctorat.
GUIDO: Quelle forme d'examen privilégiez-vous?
Jacques Defourny : Dans mes cours de bac, je privilégie toujours l'écrit car je soutiens qu'un bon écrit balayant toute la matière (et étant bien surveillé!) est le meilleur gage de rigueur et d'équité dans l'évaluation. A l'échelle de groupes plus restreints, je combine les travaux écrits et des interrogations orales.
GUIDO: Vous souvenez-vous de certaines perturbations d'auditoires lors de l'un ou l'autre de vos cours?
Jacques Defourny : J'ai vu une fois débarquer à mon cours des groupes d'étudiants à l'occasion de la Saint-Nicolas. Ayant fait moi-même la même chose quelques années avant, je m'étais muni d'une chope miniature que j'avais cachée en dessous de ma cravate et je pense avoir retourné l'auditoire à mon avantage en sortant cette chope et en buvant avec les fêtards!
(SD)
Comment réussir l'examen du professeur Defourny ?
"Il faut essayer de faire un maximum de connections. Je suis en effet impressionné par les étudiants qui vont mobiliser des connaissances dans d'autres disciplines ou une très bonne culture générale et qui déborde du cadre de l'analyse pour montrer qu'ils s'approprient la matière."