ERIC-EMMANUEL SCHMITT: «C'est à l'université que j'ai commencé à perdre mes cheveux!»
Romancier à succès et homme de théâtre confirmé, rien ne semble résister à Eric-Emmanuel Schmitt. Pas même le cinéma qu'il vient de conquérir avec son premier film,
Odette Toulemonde.
L'occasion pour nous d'en savoir un peu plus sur le parcours du plus belge des écrivains français.
GUIDO: Quel a été votre parcours d'étudiant?
Eric-Emmanuel Schmitt : J'ai commencé par une classe préparatoire aux grandes écoles, à Lyon (ndlr: Eric-Emmanuel Schmitt est originaire de Lyon). Ce qui est très spécifique à la France. En ce qui concerne les lettres, il y a deux ans de cours préparatoires: la khâgne et l'hypokhâgne. C'est là que j'ai réellement tout appris. Le régime de la classe prépa est pluraliste et très dur. On y étudie à la fois du latin, du grec, de l'histoire, du français, de la philo, de l'anglais, … Je ne savais pas travailler lors de mes années de lycée tellement j'avais de facilité dans les cours, j'ai donc appris à travailler durant ma classe préparatoire. C'est aussi là que j'ai perdu mes cheveux d'ailleurs! (rires) Le choc a été tellement brut que la calvitie est apparue entre 18 et 20 ans.
GUIDO: Pourquoi avoir décidé de passer par cette classe préparatoire?
Eric-Emmanuel Schmitt : Le but de tout ça était de présenter un concours, celui de l'Ecole Normale Supérieure (en lettres classiques) à Paris. J'avais une image très romanesque de cette école. C'était en effet l'école qui avait formé les écrivains que j'admirais, comme Jean-Paul Sartre, Giraudoux, Jules Romains, … Une grande partie de l'intelligentsia française est passée par cette voie, je me suis donc dit que c'était la meilleure façon de devenir écrivain. Alors qu'en fait, c'est pas du tout ça! C'est une école qui forme des professeurs pour les universités. Mais aussi des hommes politiques, …
«Je faisais partie d'un gang!»
GUIDO: Quel souvenir gardez-vous de vos cinq années passées en Normale Sup?
Eric-Emmanuel Schmitt : J'ai réellement adoré ce moment. C'était un régime vraiment privilégié. On était seulement quarante élus sur des milliers de personnes qui avaient passé le concours. Et on était payé, on recevait l'équivalent d'un SMIG. Ce qui est génial quand on a 20 ans et qu'on ne doit plus dépendre de ses parents. On était également logé à Paris, en plein cœur du quartier intellectuel. Le propre de Normale Sup, c'est que c'est une école qui vous dit: "Faites ce que vous voulez, mais réussissez". On nous foutait une paix royale, on n'avait pas de comptes à rendre. Pour certains, c'était très grave, il y en avait même beaucoup qui faisaient des dépressions ou perdaient pied. Ils cessaient donc d'être les excellents élèves qu'ils étaient avant parce qu'ils avaient besoin d'être encadrés. Alors que personnellement, je trouvais cette liberté adéquate pour moi. J'ai donc vécu ces années comme un temps de loisir, au sens latin. Un temps que j'ai pris pour me cultiver. J'ai fait une réelle orgie de culture pendant ces cinq ans tout en faisant mes études. Des études en soi, ce n'est rien si ce n'est pas accompagné par une vie, une curiosité et une réflexion.
GUIDO: Beaucoup d'écrivains sont sortis de la même école que vous. Vous aviez donc déjà cette idée en tête lorsque vous avez opté pour cette voie?
Eric-Emmanuel Schmitt : Cette envie d'écrire remonte à l'adolescence. J'ai écrit mon premier roman à onze ans, Une Nouvelle Aventure d'Arsène Lupin. Je l'ai toujours, mais je me suis épargné le désespoir de le relire! Ma première pièce, elle, remonte à mes 16 ans. On l'a d'ailleurs jouée au lycée. L'écriture a toujours fait partie de ma vie. Cependant, j'ai longtemps pensé faire de la musique. Mais c'était dans l'optique de faire mieux qu'écrire. En effet, l'écriture était tellement naturelle pour moi que je n'avais que très peu de considération pour ça. On a souvent tendance à mépriser ce qui nous est facile et à souhaiter réussir quelque chose qui nous est un peu plus difficile.
GUIDO: Et sur le plan social, que retenez-vous de cette époque?
Eric-Emmanuel Schmitt : On avait un clan à l'époque: le Gang des Lyonnais, comme les malfrats! (rires) Un clan qui était composé des gens qui venaient de la même classe préparatoire que moi. C'était une année de réussite historique de la classe préparatoire lyonnaise (on était six ou sept à avoir réussi le concours). On s'entendait très bien entre nous. Notre vie sociale était vraiment typique de la vie de l'étudiant: on refaisait le monde perpétuellement, on discutait sur tout, on était d'accord sur rien, …
«On était tous en retard sexuellement»
GUIDO: Ces études ardues laissaient-elles la place à l'amour?
Eric-Emmanuel Schmitt : Il faut être clair, on était tous en retard sexuellement. On avait tellement consacré de temps à notre classe prépa qu'on avait mis une parenthèse volontaire sur le sujet. Arrivés à Paris, libres et autonomes, on s'est tous éclaté pas mal. En plus de l'apprentissage intellectuel et artistique, c'est aussi à cette époque que s'est fait l'apprentissage sentimental et sexuel. Chacun était le confident d'un des membres du groupe qui le répétait ensuite à tous les autres, etc… J'étais une espèce de confident universel, j'ai toujours été une oreille à laquelle les gens aimaient se confier. J'ai toujours inspiré la confidence. Ce n'est donc pas pour rien que je suis devenu romancier, les histoires passent facilement par moi. En même temps, j'avais un grand besoin de solitude aussi. Je n'ai vécu à l'école qu'une année (en internat). Ensuite, j'ai pris un appartement seul dans Paris. J'avais besoin de plus d'intimité. Quand on vit dans une école, tout le monde sait qui est rentré dans votre chambre la veille au soir. J'avais déjà à l'époque un certain sens de la discrétion.
GUIDO: Vous étiez donc étudiant durant les années 80. Avez-vous noté des changements considérables par rapport aux années 70?
Eric-Emmanuel Schmitt : On n'était pas politisé du tout. Au grand désespoir de nos professeurs. On était pour eux la première génération non politisée. On était les premiers à se foutre des clivages droite-gauche. Aujourd'hui, ce comportement est courant alors qu'à l'époque c'était presque précurseur.
GUIDO: Avez-vous le souvenir d'un prof en particulier?
Eric-Emmanuel Schmitt : J'ai un grand souvenir de Jacques Derrida, le philosophe mort l'année dernière, connu dans le monde entier, qui était notre professeur de philo. En tant que jeune étudiant, je passais mon temps à le provoquer, à prendre des sujets traités dans ses livres et à les traiter de façon totalement inverse. J'étais dans la provoc perpétuelle. A chaque fois, il me disait la même chose: "C'est très intelligent, mais…"! Avec beaucoup de calme. En juin 1983, je passe l'agrégation de philosophie que je réussis. Et au mois de juillet, Derrida m'appelle pour me dire que l'année prochaine, c'est moi qui préparerai mes camarades. J'ai trouvé ça extraordinaire qu'il me le propose alors que je l'avais emmerdé toute l'année. Je garde un excellent souvenir de cet homme qui a d'abord été mon professeur avant de devenir mon maître.
«La philosophie mène à tout, à condition d'en sortir»
GUIDO: Des études de philosophie qui mènent à une carrière d'écrivain, c'est pas banal…
Eric-Emmanuel Schmitt : Ce qui est très curieux, c'est que j'ai fait toutes ces études (Normale Sup, doctorat en philosophie) pour après faire quelque chose de totalement différent. Je pense quand même que si j'ai été capable de faire autre chose, c'est parce que j'avais fait ces études-là. La philosophie mène à tout à condition d'en sortir! En tant que métier, elle ne conduit qu'à l'enseignement. J'ai d'ailleurs enseigné pendant cinq ans, mais je ne me suis fait connaître que par des choses que je n'ai pas apprises: écrire des pièces de théâtre, des romans, des nouvelles, faire un film, … J'ai appris ces choses en autodidacte complet.
GUIDO: Les études vous aident-elles encore aujourd'hui dans votre métier d'écrivain?
Eric-Emmanuel Schmitt : Les études m'ont appris à me concentrer, à savoir gérer mon temps. Elles m'ont également donné la maîtrise de ma pensée. Si ce que j'écris donne l'impression de tant de clarté, même de facilité, c'est justement que tout ça est dominé. La maîtrise de la langue et de la pensée, je ne l'ai acquise que par ces études. J'ai passé mon temps à décortiquer Kant, Hegel, Heidegger, Platon, … Tant que ce n'était pas simple et que je ne pouvais pas l'expliquer à n'importe qui, c'est que je n'avais pas compris.
GUIDO: A chaque nouveau livre, c'est toujours le même succès. Gardez-vous cependant une certaine appréhension lors de la sortie de votre dernière œuvre?
Eric-Emmanuel Schmitt : Je dirais que c'est pire à chaque fois. Les gens ne s'attendent plus à ce que je fasse un bon livre, ils s'attendent à ce qu'il ait un énorme succès! Pourtant, mon seul souci, c'est que mes livres soient bons. Il faut aussi bien se rendre compte qu'il y a certaines personnes qui m'attendent avec des bazookas et qui n'espèrent qu'une seule chose: que ça s'arrête! Je m'en fous; forcément, ça va descendre à un moment.
«Mon éditeur était fou de rage que je lui apporte un livre de nouvelles»
GUIDO: Et pour votre nouveau livre, Odette Toulemonde et autres histoires, en particulier?
Eric-Emmanuel Schmitt : En ce qui concerne ce livre, il y avait un double trac: celui de m'attaquer à un nouveau genre et le trac de mon éditeur (comme de tous les éditeurs d'ailleurs) qui était fou de rage que je lui apporte un livre de nouvelles. Il m'a rétorqué que les nouvelles ne marchent pas et que le public n'aime pas ce genre littéraire (comme si ces gens-là savaient tout mieux que les autres). Et pourtant, je crois que je n'ai jamais eu de livre qui a aussi bien marché! Aussi vite, aussi fort et déclenchant un enthousiasme pareil. J'ai obtenu en un mois et demi le résultat que je mets généralement quatre mois à obtenir. Comme quoi, il faut toujours suivre son instinct. Mais attention, mon instinct n'est pas de faire du succès mais bien d'écrire ce que je veux. Je ne me présente donc jamais là où l'on m'attend.
GUIDO: Justement, on ne vous attendait pas non plus au cinéma et votre premier film (Odette Toulemonde) est sur nos écrans depuis le 7 février.
Eric-Emmanuel Schmitt : C'est la première fois que je crée à plusieurs après 15 ans de solitude créatrice! C'était une expérience assez plaisante. Mais, après quelques mois de tournage, je me suis quand même rendu compte que c'était bien de faire son truc tout seul! C'est pour cette raison qu'à partir du moment où le film avait trouvé sa vitesse de croisière, j'ai décidé d'entamer l'écriture de mon livre de nouvelles. J'ai écrit des histoires qui était dans l'atmosphère de mon film: des histoires de femmes. Au bout de sept histoires, je me suis dit que j'allais écrire la nouvelle du film: Odette Toulemonde. J'ai donc fait le chemin inverse, pour encore ne pas faire comme tout le monde!
GUIDO: C'est là votre première expérience derrière une caméra. On imagine que ça ne devait pas être de tout repos!
Eric-Emmanuel Schmitt : C'est épuisant! Le rythme de création n'était plus le mien. A sept heures, je devais être dans le bus pour faire les repérages alors que je me lève d'habitude à dix heures du matin, j'écris l'après-midi et je sors beaucoup le soir. C'était très exaltant, très généreux, mais très épuisant. En plus, je n'avais pas mesuré l'importance de cet épuisement.
GUIDO: Vous seriez prêt à réitérer cette expérience?
Eric-Emmanuel Schmitt : Oui, si on m'en donne la possibilité. Ça ne dépend pas de moi. Le métier veut déjà que je fasse un autre film, mais je préfère attendre le jugement du public. Il n'y a que la réaction du public qui me donnera la force de continuer. Mais, j'ai déjà un scénario qui attend dans mes tiroirs…
(SD)