Le grand retour du GRAND JOJO
Qui peut se targuer d'avoir fait danser trois générations d'étudiants lors des guindailles les plus endiablées? Le Grand Jojo, pardi! Non content d'être devenu un sommet de belgitude dont les tubes résonnent encore dans les cercles d'étudiants, l'immarcescible chanteur opère actuellement un fracassant retour sur le devant de la scène avec un album qui lui ressemble: festif et haut en couleurs. Légèrement émus devant ce monument national, nous avons papoté pendant trente minutes avec le toujours frétillant boute-en-train.
GUIDO: Alors que beaucoup de personnes de votre âge (ndlr: 77 ans) profitent d'une retraite bien méritée pour passer leur journée à jouer au Scrabble ou au bridge, vous revenez sur le devant de la scène avec un nouvel album (Tournée Général!) accompagné d'une tournée. D'où vous vient cette énergie?
Le Grand Jojo: En effet, l'année prochaine, je ne pourrai plus lire Tintin (rires). Je me souviens d'une phrase de Kennedy qui disait que l'art de la réussite était de s'entourer de gens formidables. C'est ce que j'ai toujours fait, c'est peut-être ça la clé de cette énergie dont vous parlez.
«Quand Universal est venu me chercher, j'ai d'abord cru à une caméra cachée!»
GUIDO: Quelle a été votre réaction quand Universal vous a contacté l'année passée pour sortir un best-of?
Le Grand Jojo: J'ai d'abord cru que c'était une caméra cachée! En effet, je n'avais plus rien fait depuis vingt ans. Quand je suis rentré dans leur hall, j'ai vu les Disques d'Or des Rolling Stones, de Madonna, … On m'a beaucoup demandé à l'époque ce que cela me faisait de me retrouver à côté de telles pointures. Je répondais alors aux journalistes de demander plutôt à Madonna ou aux Stones ce que cela leur faisait à eux d'être à côté du Grand Jojo. (sourire)
GUIDO: Suite au succès de ce best-of, un retour sur scène était alors une étape obligatoire?
Le Grand Jojo: Je n'avais plus fait de la scène depuis 1974! J'ai donc essayé de m'entourer de gens compétents. Comme je suis un vieux crocodile, j'ai réuni des musiciens d'horizons différents et je leur ai demandé - comme l'avait fait Elvis à Vegas pour l'hymne national américain - de jouer la Brabançonne sur scène. Ce qui est toujours le clou de notre spectacle. À mon âge, la scène, je fais ça pour m'amuser, je ne cherche plus à devenir riche. Ces musiciens qui m'entourent m'ont en quelque sorte donné une seconde jeunesse.
GUIDO: Pour la promotion de ce nouvel album, vous avez fait le buzz avec la vidéo de votre duo avec Jean-Luc Fonck!
Le Grand Jojo: On voulait tourner cette vidéo dans un milieu louche, dans des rues un peu "spéciales". Comme on nous a déconseillé de le faire, on a reconstitué nous-mêmes cette boîte un peu glauque. Seulement, on n'avait pas les filles! Qui ne voulaient pas se laisser filmer, ce qu'on peut comprendre. Jean-Luc m'a alors suggéré de nous travestir nous-mêmes en filles (ndlr: le résultat est à voir absolument sur YouTube).
«Le Mur de Berlin est tombé sur E Viva Mexico!»
GUIDO: Vous restez encore actuellement célèbre pour la chanson E Viva Mexico, emblématique pour tous les fans de foot…
Le Grand Jojo: En 1986, la chanson des Belges à Mexico est devenue mythique et a largement dépassé nos frontières. D'abord conçue pour le football, elle est devenue une chanson de victoire. Dans les unifs, pour toutes les fêtes de réussite, c'était «Olé Olé Olé, we are the champions» qui résonnait. Il faut aussi savoir que le Mur de Berlin est également tombé sur cette chanson, ce qui est tout-à-fait irréel. Tout comme le fait que Clint Eastwood reprenne cette chanson dans son film Invictus, ce qui m'a permis de faire mon entrée dans les charts américains!
GUIDO: Et bizarrement, le renouveau actuel des Diables Rouges correspond totalement avec votre come-back! Marc Wilmots peut-il vous dire merci?
Le Grand Jojo: On lui a surtout demandé si ça ne l'énervait pas que j'aie vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué! (ndlr: il affirmait en effet que les Belges allaient au Brésil avant même la qualification). Il a juste répondu: «J'ai d'autres problèmes que ça»!
GUIDO: Vous êtes une icône de la belgitude. Pensez-vous que vous auriez pu avoir la même carrière si vous étiez né en France?
Le Grand Jojo: Il y a quand même Patrick Sébastien qui fait ce genre de chansons, qui sont peut-être moins drôles mais tout autant festives. Même si j'ai côtoyé beaucoup de chanteurs français, j'ai gardé mon esprit belge à 100%.
GUIDO: Justement, que pense le Brusseleir que vous êtes des conflits qui agitent régulièrement les deux parties de notre pays?
Le Grand Jojo: Moi, je reste persuadé que la réussite des Diables Rouges influencera les prochaines élections, même si les hommes et femmes politiques continuent de prétendre le contraire. De par mon expérience de 1986 où les Wallons, Flamands et Bruxellois étaient tous réunis sous le drapeau belge. L'engouement pour cette équipe nationale fait redécouvrir le sens de notre pays à un maximum de gens. J'apprécie tellement de voir l'enthousiasme des jeunes lorsque je hisse un drapeau belge sur scène.
«Certains m'ont suggéré que le Grand Jojo soit remboursé par la mutuelle!»
GUIDO: Vous avez séduit trois générations d'étudiants au cours de votre carrière. Ça vous fait chaud au cœur de savoir que vos chansons sont encore diffusées dans les guindailles d'aujourd'hui?
Le Grand Jojo: Ça me fait évidemment plaisir. Chez les jeunes, ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent: «Vous avez bercé mon enfance», que ce soit dans les mouvements de jeunesse, les fancy-fairs et les repas de famille.
GUIDO: Le soir venu, quels sont vos sentiments quand vous quittez vos habits de Grand Jojo pour redevenir Jean Vanobbergen?
Le Grand Jojo: Cette relation que j'entretiens avec mon personnage, c'est un peu Docteur Jekyll er Mister Hyde. Vous me disiez en début d'interview que les personnes de mon âge jouent normalement au bridge ou au Scrabble à mon âge (rires), mais quand je vois les exemples de Toots Thielemans, Annie Cordy ou Charles Aznavour, je me sens encore bien assez jeune. Chaque matin, quand je me lève, je dis «merci». Merci d'encore me donner cette joie, de rester en forme, …
GUIDO: Le public vous dit également «merci»…
Le Grand Jojo: Oui, j'ai même certaines personnes qui m'ont suggéré que le Grand Jojo soit remboursé par la mutuelle! (rires) Pour avoir donné de la bonne humeur aux gens. Une sorte de médicament contre la sinistrose actuelle. Je deviendrais une sorte de Ministre de la Santé Publique! (rires)
Il y a une vie avant le Grand Jojo!
Pendant l'interview, Jean Vanobbergen est revenu avec nous sur les années qui ont précédé la naissance du Grand Jojo. «Quand j'étais jeune, contrairement à ce que je fais maintenant, je lisais du Jean-Paul Sartre et je faisais partie d'une jeunesse existentialiste installée à la Rue des Bouchers à Bruxelles.» Déjà un peu musicien, Jean participait alors à des jam sessions à La Rose Noire. C'est non loin de là qu'il rencontre Jacques Brel ou Georges Moustaki, encore inconnus à l'époque.
C'est ensuite en se présentant comme étalagiste dans une boite de musique qu'il impressionne le big boss par sa connaissance encyclopédique du jazz. Il est donc engagé en tant que spécialiste de musique de jazz. «C'est à ce moment très précis que ma carrière a définitivement bifurqué vers la musique.» C'est même lui, avec un ami, qui a inventé les bacs pour ranger les disques, où les clients pouvaient trouver eux-mêmes les albums recherchés! De là, Jean se lance dans la grande aventure des juke-boxes (ndlr: pour les jeunes n'ayant pas connu ça, des distributeurs automatiques de musique où les clients faisaient le choix d'une chanson diffusée dans une enceinte pour tout le café) pour lesquels il choisit la programmation. C'est en sélectionnant ces disques qu'il remarque la quasi absence de musique populaire. Pour pallier à ce manque, il crée le personnage du Grand Jojo, avec le destin qu'on lui connaît aujourd'hui.