MUSTII: «J'ai parfois l'impression d'avoir un pied en-dehors du monde»
En à peine quelques titres (The Golden Age, Feed Me ou The Darkest Night), Mustii s'est imposé comme une valeur sûre de l'électro-pop belge doublée d'un énergique showman sur la scène de différents festivals. Avec son premier album, il enfonce encore un peu plus le clou et nous envoûte littéralement grâce à sa voix incomparable. En plus de quelques questions sur son actu musicale, on a également voulu en savoir plus sur ses premières amours, le théâtre, notamment lors de ses études à l'IAD à Louvain-la-Neuve.
GUIDO: Ton premier album s'intitule 21st Century Boy. Est-ce un personnage ou y as-tu mis beaucoup de toi?
Mustii: C'est une sorte d'alter ego, en fait, qui me permet de dire les choses que j'ai envie de dire. L'idée, c'était que l'album ne soit pas une succession de chansons pop, mais qu'il y ait un fil rouge entre les titres. Je voulais qu'il existe un socle pour la dramaturgie de l'album. J'ai donc choisi de partir d'un individu que j'ai appelé 21st Century Boy, qui m'était inspiré des figures adolescentes des films de Larry Clark ou Gus Van Sant (Elephant). Ces personnages m'intriguent parce que leur point commun, c'est qu'ils vivent tous un trauma à un moment donné et le film montre comment ils vont réagir face à ce trauma. J'avais besoin de ce socle sur lequel créer mon album. J'avais depuis longtemps dans mes tiroirs la chanson de 21st Century Boy, j'ai ainsi décidé de ne pas donner de nom à mon personnage. L'album fonctionne un peu comme un journal intime et chaque chanson est en quelque sorte un aveu d'inquiétude du personnage par rapport à plein de sujets différents.
Un pied en-dehors du monde
GUIDO: Te sens-tu réellement à l'aise dans l'époque actuelle?
Mustii: Personnellement, je ne me sentais pas à ma place à l'école primaire ou au début des humanités. J'ai ensuite trouvé ma place grâce aux objectifs que je me suis fixés. Je me raccroche à ce que j'ai envie de faire: le cinéma ou la musique. C'est grâce à cela que j'arrive à trouver du sens. Mais bon, parfois, clairement j'ai l'impression d'avoir un pied en-dehors du monde, je suis en quelque sorte en observation. C'est peut-être grâce à cette position privilégiée que j'arrive à faire de la musique, du cinéma ou à écrire.
GUIDO: Ce titre renvoie-t-il au 20th Century Boy de T-Rex, repris ensuite par Placebo?
Mustii: Il y a clairement un clin d'œil. J'adore vraiment cette époque et ce groupe. Dans les années 80, il y avait une sorte de liberté, d'insouciance, de lâcher-prise. Avec mon personnage, c'est davantage l'inquiétude qui règne, j'aime bien l'idée de ce corps flottant un peu en errance qui essaie de se raccrocher à quelque chose, alors qu'il n'y a plus grand-chose auquel se raccrocher. C'est ce vide violent qui crée l'angoisse et l'inquiétude. Chaque chanson de l'album traite de cela, et j'ai donc voulu que la musique soit plus galvanisante, plus forte, plus épique pour ne pas être redondant et éviter que l'album ne soit qu'une carte noire de notre monde actuel.
GUIDO: Tu as interprété cette chanson lors de la soirée d'hommage aux victimes des attentats du 22 mars…
Mustii: Avant de monter sur scène, j'avais peur parce que la chanson parle de quelqu'un qui est sur le point de faire une bêtise, un peu comme dans Elephant de Gus Van Sant. Chanter cela devant les familles des victimes, ce n'était pas évident. Mais il faut plus prendre la chanson comme un appel à l'aide. Sur scène, sans vouloir être péjoratif, j'ai voulu me 'servir' de toute l'émotion présente pour essayer d'habiter le plus possible la chanson.
GUIDO: Tu as composé et écrit cet album par toi-même?
Mustii: Chaque titre trouve toujours son origine chez moi, dans mon salon avec mes synthés, mon piano et mes programmes. Je compose donc toutes mes maquettes et mes démos, les mélodies et les structures, seul dans un premier temps. Ensuite, lors de la production, je suis entouré d'Elvin Galland, mon claviériste qui est aussi producteur, et de Thibaud Demey, mon guitariste. On travaille vraiment comme un noyau. Ce sont des gens que je connais bien et qui connaissent aussi mes références.
Le premier fan belge de David Bowie
GUIDO: Sur certains couplets, on a parfois du mal à reconnaître ta voix. As-tu effectué un travail spécifique pour arriver à de telles modulations dans la voix?
Mustii: C'était un de mes objectifs pour l'album, ne pas faire de la démonstration, mais quand même essayer d'être le plus large possible dans le spectre vocal. Je voulais passer d'une voix grave sur les couplets à des voix de tête, très aiguës sur les refrains, par exemple. J'avais envie d'explorer ça au maximum. Et de nouveau, c'est chez moi que j'ai travaillé mes compositions vocales, comme les chœurs. Pour travailler sa voix, je préfère être à l'aise chez moi. C'est un truc tellement intime et stressant que le seul moment où j'y arrive, c'est tout seul confortablement installé chez moi. L'émotion n'est pas la même, selon que je sois chez moi ou dans un studio.
GUIDO: Qu'est-ce qui t'inquiète le plus dans le monde actuel?
Mustii: C'est un truc global, en fait: l'incapacité des peuples et des gouvernements à s'entendre ou à essayer de comprendre l'autre. Ça touche autant l'écologie que la migration ou des minorités qui ne sont pas acceptées dans certains endroits du monde. Tout le monde ferme un peu ses barrières et ne veut pas comprendre l'autre. J'ai l'impression que cette division est la cause de beaucoup de fractures.
GUIDO: Si on te dépeint comme le David Bowie belge, ça te convient?
Mustii: Je pourrais presque être considéré comme le premier fan belge de David Bowie! (rires) Mais pas comme le David Bowie belge, il est tellement unique qu'il est impossible d'être considéré comme tel. Il a insufflé et permis tant de choses… On a l'impression que tout est possible quand on écoute ce qu'il a fait, ça donne une impression de liberté totale. C'est peut-être là l'objectif ultime de tout artiste.
GUIDO: Tu es également acteur sous le nom de Thomas Mustin (notamment dans La Trève), est-ce que tes deux carrières se chevauchent parfois?
Mustii: Sur le processus de création de l'album, il y a clairement des influences de tout mon parcours de théâtre et d'école de cinéma. Cela m'a été d'une aide précieuse par rapport au flux narratif, à l'envie de créer un fil rouge, un personnage, … Par contre, il est clair que ce sont là deux disciplines totalement différentes avec des emplois du temps différents. Il faut essayer de jongler entre les deux. Pour le moment, je suis à fond dans la musique, je me remettrai ensuite au théâtre.
Un étudiant bien dans ses bottes
GUIDO: Tu as fait des études de théâtre, c'était un rêve de gosse de jouer la comédie?
Mustii: En effet, j'en ai toujours rêvé, depuis tout petit. Ce sont mes parents qui m'ont amené au théâtre, parce que j'étais un enfant très timide
et malade socialement. Et ça a été un gros déclic. Assez vite, j'ai su que je voulais faire des études de théâtre.
GUIDO: Et c'est naturellement vers l'IAD à Louvain-la-Neuve que s'est orienté ton choix…
Mustii: L'IAD, c'est en quelque sorte une bulle à l'intérieur de Louvain-la-Neuve, qui est déjà une bulle en elle-même en quelque sorte. De par les horaires ou la situation des bâtiments. Je trouvais cela parfois dommage de ne pas participer au folklore estudiantin de la ville. Quand on voulait faire la fête, c'est à Bruxelles que ça se passait. Ceci mis à part, ces études m'ont permis de faire de très bonnes connaissances, des amis comme des profs qui travaillaient dans le cinéma ou le milieu théâtral. Ça crée ainsi déjà des liens dans le milieu professionnel. C'était aussi très varié au niveau des cours, il y avait aussi bien des cours de corps, d'escrime, d'aïkido, de danse, de voix, de chant, de théâtre, de sociologie, de psycho.
GUIDO: Quel genre d'étudiant étais-tu?
Mustii: À l'IAD, j'étais assez bien dans mes bottes, épanoui parce que j'étais vraiment dans les études que j'avais envie de faire. Même si j'étais fort angoissé par l'avenir. J'étais aussi un grand fêtard sans que cela ait jamais empiété sur mes études. Parce que j'étais très motivé par le théâtre et je voulais faire les choses bien. Je voyais aussi beaucoup mes amis de l'extérieur pour ne pas m'enfermer dans un bocal IAD et rester entre théâtreux.
GUIDO: Les études représentent en quelque sorte le passage à l'âge adulte. Tu en as assez profité?
Mustii: Moi, je ne me sens pas encore adulte, je suis encore dans le même état d'esprit! (rires) J'ai donc l'impression d'encore continuer à en profiter actuellement, je me sens encore un peu dans la peau d'un étudiant. Comme chacun de mes projets est à chaque fois différent, je n'ai pas de CDI en quelque sorte, j'ai à chaque fois la surprise de ce qui va se passer dans les mois à venir. J'ai encore l'impression d'apprendre tout le temps de nouvelles choses.
GUIDO: Tes prestations scéniques sont bluffantes à chaque fois. Cette aisance sur scène vient-elle de ta formation en théâtre?
Mustii: Comme je n'avais jamais fait de live avant l'IAD, il est difficile pour moi de répondre à cette question. Après, je suis sûr qu'il y a des outils que j'ai pu apprendre durant mes études et qui ont forcément joué, notamment sur la gestion de l'espace, par exemple. Mais c'est une discipline très différente du théâtre, avec un lien beaucoup plus direct avec les gens. On est davantage soi-même, il n'y a pas de metteur en scène, pas d'auteur, pas de quatrième mur. Avant d'entrer en scène, je stresse énormément. C'est horrible, dès le matin. Parfois, je ne dors même pas la veille. Parce que je cogite beaucoup. Mais une fois que les premières minutes commencent, il y a comme un relâchement total.
Photo: (c) Laetitia Bica