Interview de Mahmoud Nani, le premier étudiant réfugié politique proclamé ingénieur civil
Le 14 septembre dernier, Mahmoud Nani (31 ans) a obtenu son diplôme d'ingénieur civil à la Faculté Polytechnique de l'UMons. Il est ainsi devenu le premier étudiant réfugié politique à être proclamé ingénieur civil en Belgique. Une belle reconnaissance et un destin hors du commun pour cet étudiant qui a commencé ses études sous les bombes à Alep, en Syrie. Nous l'avons rencontré pour connaître en détails les différentes étapes de son cursus étudiant.
GUIDO: Vous avez effectué un bachelier de cinq ans en Syrie, on imagine à quel point le quotidien des étudiants doit être difficile là-bas…
Mahmoud: Les trois dernières années de mes études en Syrie, je les ai effectuées en pleine guerre. Ce qui rendait bien entendu notre quotidien difficile car il n'était pas facile d'y vivre sereinement sa vie d'étudiant, avec les coupures d'électricité à répétition ou les routes pas sécures pour se rendre aux cours. Surtout qu'on devait déménager sans cesse pour essayer de trouver la paix.
La peur au ventre la veille d'un examen
GUIDO: Aller au cours était en quelque sorte un combat de tous les jours?
Mahmoud: Je ne pouvais pas me présenter aux cours tous les jours parce qu'il ne fallait pas prendre de risques inconsidérés, à cause des tirs aléatoires sur la ville. Et même quand on était présents, c'était parfois le professeur qui ne réussissait pas à rallier l'université. Déménager avec sa famille ou avoir peur la veille d'un examen, c'est aussi un facteur très stressant et dérangeant.
GUIDO: Malgré ces difficultés, vous avez continué à vous accrocher pour finalement décrocher un diplôme.
Mahmoud: Si on veut partir de chez soi, il faut avoir de bonnes bases de départ, comme un diplôme. Sinon, il risque d'y avoir beaucoup plus de problèmes par après. J'ai ainsi fini mes études malgré les difficultés parce que décrocher mon diplôme était la chose la plus importante pour moi.
GUIDO: À l'issue de vos études, alors que vous devez normalement effectuer votre service militaire, vous partez vers la Turquie. Ce fut là une décision facile à prendre?
Mahmoud: Pour moi, c'était une décision logique destinée à changer mon quotidien. Un changement bienvenu à l'issue de mes études.
Le défi principal: le français!
GUIDO: Vous avez ensuite continué votre parcours d'immigré vers la Belgique. Pourquoi avoir choisi notre pays?
Mahmoud: Il y a plein de gens qui s'arrêtent en Allemagne, mais j'avais peur de ne pas trouver ma place parmi toutes ces personnes. Je cherchais plutôt un pays qui n'avait pas une telle vague de réfugiés. En Turquie, il n'était pas possible de travailler et d'étudier en même temps, je me suis donc tourné vers la Belgique où le travail universitaire est de plus haut niveau. C'est cela qui a orienté mon choix.
GUIDO: Et pourquoi Mons?
Mahmoud: Après avoir vécu dans un centre pour réfugiés, on en apprend beaucoup plus sur la loi du pays et les conditions d'inscription dans les différentes universités. Je savais qu'il fallait faire quelques démarches indispensables pour intégrer une université flamande ou quelques-unes en Wallonie. Je ne voulais pas perdre mon temps à attendre mon document et à traîner dans les papiers. Des personnes de l'UMons sont un jour venues au centre pour exposer leur programme pour les réfugiés. C'était donc le moment pour moi d'accéder enfin à mon rêve.
GUIDO: Suivre des cours en français n'a pas dû être facile au départ?
Mahmoud: C'était ça le défi principal auquel j'ai été confronté. Après avoir eu quelques cours basiques de français, je me sentais capable de suivre les cours sans problème. Ce n'était pas le cas! Le premier cours, j'ai bien senti qu'il était intéressant mais je n'arrivais pas à comprendre ce qui se passait dans la salle! (sourire) J'ai bien compris qu'une société était venue présenter un projet aux côtés des profs, mais ça s'arrêtait là.
GUIDO: Malgré tout, vous avez tenu à persévérer en français
Mahmoud: On peut suivre plusieurs stratégies. Soit on s'intègre avec les camarades en discutant en anglais, soit on relève le challenge intégral des cours, des camarades ou de la culture en français. J'ai pris la deuxième option et j'ai tenu bon même si le niveau basique en français à l'université, ça ne peut pas marcher. Au niveau informatique, j'avais eu le bac, donc je n'avais pas trop de problèmes à comprendre. Mais les cours en management, c'était une autre histoire. Réfléchir à ces concepts en français n'était pas une chose aisée.
Un grand soutien de la part des autres étudiants
GUIDO: Vous n'avez jamais été découragé face à la masse de matières à emmagasiner dans une langue étrangère?
Mahmoud: Heureusement, j'ai pu m'entourer de quelques camarades souriants et encourageants. Même quand je disais des bêtises, ils continuaient de voir qu'il y avait quelque chose d'intéressant en moi. J'ai toujours ressenti un grand soutien de la part des autres étudiants. Les profs, aussi, m'ont beaucoup aidé de leur côté. Je n'étais jamais gêné de parler devant eux, ils ne m'ont jamais fait ressentir la moindre gêne. Je suis très heureux d'avoir réussi ces études. Même si personne n'a jamais vraiment su ce que je faisais chaque jour en rentrant dans mon kot: travailler, travailler, travailler! Mais cela ne m'a pas empêché non plus de m'immerger dans la culture belge en faisant parfois certaines activités en tant que bénévole.
GUIDO: Quelle a été votre première réaction quand vous avez enfin eu votre diplôme dans les mains?
Mahmoud: C'était le moment que j'attendais depuis si longtemps! Le fruit de trois années d'efforts, un rêve qui devient réalité, concret en quelque sorte. Et à ce moment-là, on peut enfin se tourner vers l'avenir. Même si on fait déjà des plans avant, c'est seulement une fois le diplôme en mains que la porte du futur s'est ouverte pour moi.
GUIDO: Avez-vous déjà une idée de votre future carrière professionnelle?
Mahmoud: J'aimerais suivre d'autres formations, mais le plus important, c'est de travailler maintenant. J'aimerais bien m'insérer dans le marché du travail en Belgique parce que ça me semble intéressant pour moi. Maintenant, rester définitivement en Belgique? C'est trop tôt pour le dire actuellement, même si j'ambitionne de développer un projet plus personnel dans quatre ou cinq ans.