Claude Javeau (ULB): 'Enseigner, c'est du strip-tease'
Figure de proue de la sociologie en Belgique, Claude Javeau est l'un des piliers de l'Université Libre de Bruxelles. Et nul doute que celui-ci n'a pas sa langue dans sa poche! Entre les pédagogues, le pape ou les ingénieurs, tout le monde en prend pour son grade. Retour sur le parcours d'un professeur pour le moins atypique.
GUIDO: Vous avez suivi des études d'ingénieur commercial. Qu'est-ce qui vous a ensuite amené à enseigner la sociologie?
Claude Javeau : En fait, ce n'est pas moi qui ai choisi de faire Solvay, c'était mon père qui voulait un ingénieur dans la famille. J'ai donc fait ces études sans aucun enthousiasme, je n'aimais pas la mentalité qui y régnait. J'ai ensuite été recruté par hasard par l'Institut de Sociologie pour y faire quelques petits travaux comme dépouiller les enquêtes. J'y ai mordu, je m'y suis tellement bien plu que Henri Janne (ndlr: le grand professeur de sociologie de l'époque) m'a ensuite choisi comme assistant.
GUIDO: Vos études ne vous ont donc pas laissé un souvenir impérissable?
Claude Javeau : En effet, je n'ai pas gardé un bon souvenir du vivier dans lequel on voulait me noyer (l'Ecole de Commerce). En revanche, je me suis fait durant ces années un tas d'amitiés, j'ai été comitard et rédacteur en chef d'un journal estudiantin. J'ai acquis une certaine place sur le campus en tant que responsable étudiant. Je participais de façon active aux diverses actions culturelles de l'époque.
GUIDO: Vous étiez impliqué dans le folklore de l'époque?
Claude Javeau : Pas nécessairement beaucoup. Je savais faire un à-fond et je connaissais mes chansons, mais le folklore n'avait pas une place primordiale dans ma vie d'étudiant. Et je dois ajouter que certains excès du baptême me déplaisaient.
'Les étudiants ne savent plus qui sont les Beatles!'
GUIDO: Pourquoi avoir opté pour l'enseignement?
Claude Javeau : J'ai toujours rêvé d'être professeur. J'avais une certaine vocation littéraire, mais vu que j'avais une formation essentiellement scientifique et aucune connaissance du latin et du grec, il m'était impossible d'opter pour la philo. Je me suis donc retrouvé dans les sciences sociales, un peu par hasard. Je n'ai donc jamais réellement quitté l'unif. Je m'estime également plus prof que chercheur. La transmission de savoir est ce qui m'intéresse le plus dans mon métier.
GUIDO: Vous avez toujours gardé la même passion pour ce métier?
Claude Javeau : Je prends bientôt ma retraite, cela a donc un peu fléchi avec le temps. Il y a une certaine fatigue morale qui se fait ressentir, on n'a plus les mêmes points de repère que les étudiants, j'ai l'âge d'être leur grand-père et certaines références de ma jeunesse leur sont totalement étrangères, ils ne savent pas qui sont les Beatles, par exemple!
GUIDO: Justement, quel est votre regard sur les étudiants?
Claude Javeau : D'un côté, les étudiants sont incultes. Et ce n'est pas nécessairement de leur faute. Il y a en effet toute une partie d'érudition qui n'est plus acquise dans l'enseignement secondaire, notamment en ce qui concerne l'histoire. Deuxièmement, je remarque également que les étudiants ont de moins en moins d'appétit. A notre époque, on était beaucoup plus politisés, ce qui fait clairement défaut chez la plupart des étudiants actuels.
'Un bon pédagogue est un pédagogue mort'
GUIDO: Quelles qualités faut-il selon vous pour être un bon professeur?
Claude Javeau : J'ai une fois dit à la radio qu'un bon pédagogue était un pédagogue mort! Vous voyez donc la relation que j'entretiens avec ceux-ci! Selon moi, il y a trois conditions à remplir pour être un bon prof d'unif. Premièrement, il faut bien sûr connaître la matière que l'on enseigne, s'en imprégner et ne pas la découvrir en même temps que les étudiants. Ensuite, il faut bien s'exprimer, maîtriser le verbe. Enfin, il faut aimer ce que l'on fait. Si on n'aime pas ça, ça ne sert à rien de faire chier les étudiants. Il y a en effet d'excellents chercheurs qui ne peuvent pas communiquer. Enseigner, c'est du strip-tease, il faut avoir un côté exhibitionniste pour y arriver. Doublé d'une conscience aigue de la responsabilité morale car on influence ces gens. Il est impossible de rester neutre, lors de mes digressions, l'une de mes victimes récurrentes est le pape. On transmet donc également des modes d'être en plus du savoir. Il faut cependant redoubler de prudence pour ne pas leur imposer une certaine vision des choses.
GUIDO: Comment appréhendez-vous les examens?
Claude Javeau : On n'a rien trouvé de mieux que les examens pour noter les étudiants. Personne n'est infaillible, il est donc très difficile de juger quelqu'un en un quart d'heure. Souvent, un examen oral se joue dans les deux premières minutes, dans 90% des cas. Personnellement, je ne parviens pas à être méchant lors d'un examen, sauf évidemment si l'on se fout de moi!
GUIDO: De telles choses se sont-elles déjà produites lors de l'un de vos examens?
Claude Javeau : J'ai été la cible de harcèlements sexuels, il ne faut pas le cacher! Je me souviens d'une étudiante qui était rentrée dans mon bureau en disant: 'Vous, avec la porte ouverte, on ne peut pas faire grand chose'. Certaines sont en effet prêtes à beaucoup de choses.
GUIDO: Vous souvenez-vous d'autres anecdotes?
Claude Javeau : J'ai rencontré encore beaucoup de situations incongrues lors de ma carrière: un étudiant qui me demande de le buser car il a un tournoi de pétanque à Lille, un étudiant qui réussit son examen et qui déclare ensuite vouloir rater parce que son père veut qu'il soit notaire contre sa volonté, une étudiante qui m'avait laissé un mot sur lequel elle expliquait ne pas pouvoir passer l'examen parce que sa langue était paralysée, ...
GUIDO: Selon vous, de quelle façon faudrait-il remédier à la recrudescence des brosseurs à l'université?
Claude Javeau : Pas mal de mes collègues, au lieu de faire cours, leur collent des travaux. C'est une des raisons qui encourage les étudiants à brosser davantage les cours. Ce n'est pas la seule explication; beaucoup d'entre eux en effet estiment qu'il est suffisant d'avoir un syllabus. Enfin, ils sont également bien chez eux à cocooner et se lever le matin pour écouter un vieux con ne les intéresse guère! Pour ma part, je trouve cela important d'assister aux cours, surtout quand ils peuvent se retrouver en face d'une pensée vivante qui s'exprime. Certaines matières sont plus difficiles et ont donc besoin d'une explication. Il m'est arrivé de poser une question à l'examen qui n'avait été vue qu'au cours. Et ça avait été une catastrophe. Je dois avouer que c'était une petite vengeance personnelle.
Trois conseils pour réussir l'examen du professeur Javeau
1. Ne pas se contenter que du cours
'Il faut lire à côté, s'informer.'
2. Poser des questions
'Il ne faut pas hésiter à poser des questions aux profs ou aux assistants durant le cours. Les cours interactifs, je les attends depuis toujours!'
3. Prendre le temps
'Souvent, leur pensée n'est pas claire, il faut que les étudiants essaient de prendre le temps de lire la question. Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. Quand je leur demande l'heure, je ne leur demande pas le temps qu'il fait!'
(SD)