Philippe Lambillon: Le bourlingueur se raconte
Nous avons pu intercepter Philippe Lambillon, le célèbre bourlingueur de la RTBF, entre deux de ses périples autour du monde. Lors de cette rencontre, l'aventurier s'est fait une joie de nous conter des anecdotes aussi passionnantes que croustillantes.
Philippe Lambillon : Au départ, je suis réalisateur. Je vendais donc mes films entre autres à la RTBF et je passais dans une émission intitulée Les Sentiers du Monde. Tous les 18 mois, je faisais un film. Ensuite, le présentateur de cette émission étant décédé, on m'a proposé de présenter l'émission. J'ai longuement hésité, étant donné que présenter une émission, c'est quand même autre chose que de réaliser des films. J'avais aussi peur que les gens ne m'acceptent pas. J'ai ensuite accepté à condition d'enregistrer les émissions en rafale. J'ai d'ailleurs enregistré 20 émissions en trois semaines! J'y ai pris l'habitude de retourner les invités, c'était assez bavard et agressif. Beaucoup d'invités ont été secoués, il y en a même certains qui ont quitté le plateau pendant l'enregistrement. La presse a aussi critiqué mon style assez rentre-dedans et trop corrosif.
«Le bourlingueur est une sorte de croisement entre Indiana Jones et Rambo»
GUIDO: On vous a quand même proposer d'enregistrer une deuxième saison…
Philippe Lambillon : En effet. J'ai fait une deuxième saison de cette émission tout en continuant à réaliser des films. Petit à petit, je me suis installé, j'ai même fait 200 émissions, ce qui est énorme pour quelqu'un qui ne voulait pas de la télévision!
GUIDO: C'est donc après cette expérience que vous avez proposé Les Carnets du Bourlingueur?
Philippe Lambillon : J'ai créé un personnage de série B issu d'un croisement entre Indiana Jones et Rambo. Un personnage qui voit tout au troisième degré. Cette rubrique était à l'origine incrustée dans Les Sentiers du Monde (que je ne présentais plus) avant qu'elle ne soit montée en 52 minutes.
GUIDO: Etes-vous totalement indépendant de la RTBF ou la chaîne publique a-t-elle parfois l'occasion de vous souffler une destination pour vos Carnets?
Philippe Lambillon : On me laisse une liberté totale, je ne pourrais d'ailleurs pas travailler autrement. On me demande un certain nombre d'émissions par an, qui varie entre 15 et 20. Ensuite, je suis libre dans tous mes choix, aussi bien dans mes achats de films que dans les destinations ou les thèmes abordés. Vu que je ne travaille que pour la RTBF, elle a ensuite l'occasion de revendre mon produit dans un certain nombre de pays. Je ne m'occupe pas de cet aspect.
GUIDO: Quelle place occupe cette émission dans votre emploi du temps au cours d'une année?
Philippe Lambillon : En fait, ça me prend une année complète étant donné que je visionne entre 700 et 1100 films par an pour n'en choisir que 60. Ensuite, je les découpe et je les remonte. Je réalise aussi les Carnets, la partie que l'on vend indépendamment de ces reportages.
GUIDO: Et en ce qui concerne les tournages à l'étranger?
Philippe Lambillon : Cela me demande environ quatre mois, en comptant les repérages et le tournage. Les huit mois restants sont alors occupés par les marchés du film, les festivals et le montage de l'émission. Je pars toujours une semaine avant les autres afin de faire un repérage et d'écrire l'émission. J'imagine le personnage dans un contexte particulier. Le pays n'a pas vraiment d'importance, je chercher juste un décor naturel pour y tourner ma séquence. Je ne dis d'ailleurs jamais où je suis ni à quelle époque on se trouve car il y a encore des Carnets qui sont diffusés aujourd'hui alors qu'ils ont été filmés il y a 18 ans! Une semaine après donc, un caméraman et un preneur de son me rejoignent pour tourner la séquence en question.
«Je voyage encore aujourd'hui comme lorsque j'avais 18 ans»
GUIDO: N'avez-vous jamais envie d'emmener vos enfants avec vous lors de ces quatre mois par an passés à l'étranger?
Philippe Lambillon : Si. Il est d'ailleurs question que mes enfants me rejoignent après un tournage en Papouasie Nouvelle-Guinée. Pendant le tournage, il est hors de question qu'ils soient là vu les conditions très difficiles qui règnent à ce moment-là. Pendant un tournage, je suis très exigeant; je peux facilement rester 36 heures sans manger ou me laver.
GUIDO: On imagine donc votre difficulté à trouver une équipe qui veuille bien vous suivre au beau milieu de nulle part!
Philippe Lambillon : Je change souvent d'équipe, mais j'ai quand même mes préférences avec des gars qui m'accompagnent sur tous les coups. Quand je prends des plus jeunes ou des gens qui ne connaissent pas le produit, ce n'est pas toujours évident car ils n'imaginent pas les conditions: les insectes, la météo, pas de sanitaires, une bouffe pas toujours très attractive, … C'est ça le principe des Carnets: on s'installe quelque part et on loge où on tourne, avec les autochtones. L'avantage, c'est qu'on est toujours sur place si on doit refilmer une scène. L'inconvénient, c'est qu'on n'est jamais vraiment seul, entre le bruit des habitants, les insectes, …
GUIDO: Vous parcourez le monde depuis plus de vingt ans maintenant. Laquelle de vos destinations vous a-t-elle laissé le souvenir le plus impérissable?
Philippe Lambillon : Honnêtement, c'est difficile de faire un choix étant donné le nombre d'anecdotes que je pourrais raconter sur chaque tournage. Je ne suis pas du genre à me retrouver dans des bibliothèques ou des musées. Je préfère plutôt me rendre dans la brousse, dans des endroits où personne ne va, pour être tranquille. C'est de cette façon que j'arrive à découvrir des traditions locales et des choses que je n'aurais pas pu préparer au préalable. Mon plaisir, c'est de me dire que je vais me retrouver dans un endroit que personne d'autre n'aura filmé avant moi et avec des personnes qui n'ont jamais vu une caméra ou même une télé de leur vie. Et mon but, c'est de les faire tourner et qu'ils soient donc plus vrais que nature.
GUIDO: Est-ce justement facile de faire tourner ces apprentis comédiens?
Philippe Lambillon : Comme tout est écrit, c'est plus facile. Evidemment, je modifie souvent en fonction de ce que je trouve sur place. Et je sens aussi bien les acteurs nés que les emmerdeurs! Je mime alors le séquences que je leur demande de remplir (leur quotidien) et je suis souvent sidéré par ce qu'ils arrivent à me sortir! On se lie aussi très vite d'amitié, c'est d'ailleurs souvent pas évident de quitter un tournage après avoir tissé de tels liens au cours de ces quelques semaines.
GUIDO: Maintenant que vous avez découvert les quatre coins du globe, arrivez-vous encore à vous extasier devant la Mer du Nord ou les Ardennes Belges?
Philippe Lambillon : Quand je suis en Belgique, je me balade souvent en famille entre Ostende et le Cap Gris-Nez parce que j'aime bien les plages, surtout en hiver. Je suis en effet anti-période estivale; je me vois mal déplier ma serviette-éponge au beau milieu du mois de juillet ou du mois d'août! En général, quand je pars en famille, je prends un last minute sans rien préparer et j'embarque tout le monde. Le hasard est toujours de bonne compagnie et ça m'a toujours réussi. C'est l'aventure avec un grand A. J'ai été routard pendant très longtemps et je peux dire que je voyage encore aujourd'hui comme lorsque j'avais 18 ans.
«Alors que Nicolas Hulot traverserait un lac avec un catamaran, moi, je me construirais mon propre radeau avec du bambou et des noix de coco!»
GUIDO: Vous tournez également avec des animaux sauvages, des éléments aussi incontrôlables qu'un volcan en éruption (voir ci-dessous)!
Philippe Lambillon : On n'est en effet jamais à l'abri d'un chameau qui mord, d'un requin qui attaque ou des crocos. Quand on tourne avec des grosses bêtes, tout peut arriver! J'ai une chance énorme et, après toutes ces années, s'il avait dû m'arriver quelque chose de très grave, ce serait déjà fait!
GUIDO: Vous n'avez jamais eu envie de réaliser un long-métrage autour des aventures du Bourlingueur?
Philippe Lambillon : Actuellement, je développe le concept en 26 minutes avec toujours le même personnage, qui passe dans les avions de Brussels Airlines. Ce concept marche bien parce que cela a un rapport avec ce que les gens vont découvrir dans le pays. Cependant, je ne pense pas qu'on pourrait tenir une heure et demie avec mon personnage.
GUIDO: Vous êtes avec Nicolas Hulot un des plus célèbres baroudeurs de la télé. En quoi êtes-vous différents l'un de l'autre?
Philippe Lambillon : Ce que Nicolas Hulot fait aujourd'hui, c'est plutôt du National Geographic, ce seront des images qui passeront à la postérité, des images que je ne pourrai jamais réaliser parce que ça demande des moyens extraordinaires. Comme un héliport coupé à la machette, des camions de catering avec un menu spécial pour l'équipe. Ils sont une centaine en tout. Quand on se croise sur un tournage, c'est plutôt marrant. Nous, on arrive en bus local et on demande des prix à l'hôtel! C'est ce côté 'voyage à la dure' qui fait qu'on ne fera jamais la même chose qu' Ushuaïa. Par exemple, autant Nicolas Hulot pourrait traverser un lac avec un catamaran, autant moi, je vais prendre ma chemise et couper un bambou pour me construire un radeau avec des noix de coco! On ne sera donc jamais dans le même registre.
GUIDO: Même si Les Carnets du Bourlingueur devait disparaître de la grille des programmes, vous ne pourriez jamais vous empêcher de voyager?
Philippe Lambillon : Ça fait 34 ans que je voyage. Arrêter serait impossible. C'est une passion, un besoin de me retrouver dans des situations délicates, que j'ai créées moi-même, et trouver des solutions pour m'en sortir.
(SD)
Le volcan propulseur de poulet
«On a assisté à une éruption volcanique alors que l'on tournait à l'intérieur de celui-ci! C'était le Kawah-Ijen en Indonésie, sur l'île de Java. Ma séquence voulait prouver que l'on pouvait survivre au milieu d'un volcan en semi-activité. J'étais donc descendu avec un poulet et des œufs et je faisais mon petit frichti sur des fumerolles ( ndlr:une source de vapeur, de gaz et d'éléments volatils d'origine volcanique )! A un certain moment, on entend une déflagration impressionnante alors que j'étais en train de cuire mon poulet dans ma gamelle! Ma gamelle qui a été propulsée avec mon poulet à plus de 500 mètres! La caméra est morte, on a même dû changer nos plombages aux dents et nos branches de lunettes totalement oxydées en moins de deux minutes!»
Un miracle au cœur de la forêt gabonaise
«Une de mes pires mésaventures, c'est certainement l'épidémie d' Ebola au Gabon où je tournais avec deux chimpanzés, Kiki et Loulou. On a pris nos précautions afin de tourner à 150 kilomètres du foyer de la maladie, en plein milieu de la forêt gabonaise, une forêt à tronçonner si on veut s'y aventurer! L'histoire de l'épisode était en quelque sorte un remake de Greystoke: je me perds dans la jungle et je trouve deux singes que j'adopte. Les besoins de l'histoire voulaient que l'un des deux singes meure et que je l'enterre. Le plus bizarre, c'est que ce singe est mort deux jours plus tard… Pas d' Ebola sinon on aurait déjà tous été morts depuis. On décide donc de continuer le tournage avec l'autre singe que je remets ensuite à un Belge habitant Libreville. Enfin vient le moment de quitter l'Afrique pour me rendre au Laos. En arrivant à Vientiane, je commence à me sentir mal et à avoir les symptômes d' Ebola décrits pas Médecins sans Frontières! On me rassure ensuite et je continue mon reportage. Une fois rentré en Belgique, je contacte l'ami à qui j'avais remis le singe afin de prendre de ses nouvelles et c'est là qu'il m'annonce que celui-ci aussi est mort peu après mon départ. Et les deux porteurs qui nous accompagnaient aussi! On en parle encore aujourd'hui de cette aventure, il faut dire que c'est le genre de choses que l'on n'oublie pas!»
En prison en Grèce
«Un jour, je me suis retrouvé en prison en Grèce parce que je n'avais pas obtenu l'autorisation de faire une scène. Je tourne rarement en Europe. La toute première fois, c'était pour une scène dans un monastère dans le Nord de la Grèce. Pour les besoins de celle-ci, je devais me pencher et tomber d'une falaise (enfin un mannequin me représentant pour être plus précis). Le Pope a refusé qu'on tourne cette scène parce qu'il avait peur qu'on pense que je voulais me suicider! Le temps que je descende, en slip et en T-shirt, récupérer le mannequin affublé de mes vêtements et de mon chapeau, je me fais cueillir par la police et je vois mon caméraman et mon preneur de son dans le fourgon! Pour une fois que je tournais en Europe, c'était pas de veine!»