EMILIE DEQUENNE: «Je suis plus sereine aujourd'hui»
Dans Pas son genre (sortie le 7 mai), Emilie Dequenne incarne Jennifer, une coiffeuse d'Arras qui trouve le grand amour en la personne de Clément, philosophe parisien muté contre son gré dans le Nord. Un rôle lumineux qui lui va comme un gant. Rencontre.
GUIDO: Pourquoi avoir accepté ce rôle? Davantage pour jouer dans une comédie romantique ou pour être dirigée par le réalisateur Lucas Belvaux?
Emilie Dequenne: Les deux! Pour dire la vérité, j'avais très envie de travailler avec Lucas Belvaux. Pourtant, ce film est totalement nouveau par rapport à son cinéma "habituel". J'étais donc déjà heureuse de recevoir un scénario de Lucas Belvaux, mais je suis en plus tombée amoureuse du personnage de Jennifer, qui m'a fait chavirer. Pas son genre est un film d'amour comme je les aime. Ce n'est pas une comédie romantique qu'on regarde le dimanche soir avec du pop-corn!
«J'avais vraiment besoin de ce genre de personnage»
GUIDO: On peut dire que vous incarnez enfin un personnage qui vous ressemble!
Emilie Dequenne: En effet, je me suis rapidement identifiée à ce personnage. Toutes les filles ont envie d'être sa copine et tous les garçons sont censés être amoureux d'elle! (sourire) Elle a une lumière en elle, c'est une p'tite nana à laquelle toutes les filles peuvent s'identifier. On a toutes envie de faire la fête avec nos copines, de mettre des robes à paillettes, de s'amuser tout en s'occupant de nos enfants, d'avoir un métier qu'on aime, de rencontrer un homme qui nous fasse chavirer… Elle n'est pas torturée et voit toujours le côté positif des choses. Et moi, j'avais vraiment besoin de ce genre de personnage. C'est la première fois que j'incarne un personnage coquet, qui se maquille, heureux, … J'ai eu un énorme coup de cœur pour Jennifer, je voulais absolument faire ce film.
GUIDO: Le film parle surtout des différences culturelles et sociales entre les deux personnages principaux. Est-ce quelque chose que vous avez ressenti quand vous avez débarqué à Paris?
Emilie Dequenne: Non, je n'ai jamais ressenti cela car ce ne sont pas des choses sur lesquelles je m'attarde, personnellement. Je l'ai peut-être ressenti une seule fois, quand je préparais Rosetta et que j'ai dû aller faire des gaufres dans une galerie marchande: les gens me parlaient autrement, comme à une jeune femme sans éducation. Il y a beaucoup de gens qui ont tendance à juger et à catégoriser les autres. Moi, c'est un peu l'inverse, je manque totalement de discernement; pour moi, tout le monde est gentil alors que j'ai peut-être à faire à des gros connards sans le savoir! (rires)
GUIDO: Le film est adapté d'un livre écrit du point de vue du personnage masculin. Pourtant, Lucas Belvaux a préféré garder les points de vue des deux personnages…
Emilie Dequenne: Oui, il avait peur de le rendre totalement antipathique, comme il est dépeint dans le livre…
GUIDO: On note quand même une plus grande tendresse du réalisateur pour le personnage féminin. L'avez-vous aussi ressenti sur le plateau de tournage?
Emilie Dequenne: Pas vraiment, il n'y avait aucune différence entre Loïc (ndlr: Loïc Corbery, l'interprète de Clément) et moi sur le tournage. Son personnage est quand même attachant, même si on a envie de le secouer et de lui mettre une paire de claques pour le réveiller!
GUIDO: L'alchimie a directement opéré entre vous deux?
Emilie Dequenne: Ça a été un découverte, Loïc. Quand on tourne une histoire d'amour, on ne sait jamais qui on va avoir en face de soi. Je demande donc à l'acteur d'être aussi respectueux et pudique que je le suis. Nos rapports ne doivent donc pas être dans la séduction en-dehors du travail. Ce qui fut le cas avec Loïc. J'ai bien vu que je n'étais pas face à un petit con (et il y en a chez les jeunes acteurs!) qui se dit «je vais me taper Emilie Dequenne dans un film»!
GUIDO: Jouer face à un acteur de la Comédie Française, ça ajoute une pression supplémentaire?
Emilie Dequenne: Pas du tout, je dirais même que c'est plutôt Loïc qui avait la pression au début, lui qui est un habitué des planches et moins des caméras. Moi, le plateau, c'est un peu ma deuxième maison, j'ai donc davantage de réflexes techniques que lui.
«Le pop-corn au cinéma, ça m'énerve!»
GUIDO: Jennifer chante le week-end en boîte avec ses amies. Vous avez donc dû vous mettre à la chanson pour les besoins de ce rôle!
Emilie Dequenne: Cette fille n'est pas chanteuse, mais coiffeuse. L'idée n'était donc pas de faire des prouesses, mais de l'interpréter en s'amusant, avec justesse pour ne pas casser les oreilles des spectateurs. Au début, j'avais très peur, j'avais trop envie de bien faire. Me retrouver dans un studio d'enregistrement, avec le casque sur les oreilles, les instructions de l'ingénieur du son, c'était génial.
GUIDO: Quel genre de spectatrice êtes-vous au cinéma? Friande de comédies romantiques comme Jennifer?
Emilie Dequenne: Je ne vais pas suffisamment au cinéma à mon goût, mais je loue beaucoup de films. Quand je vais au cinéma, c'est pour accompagner mes enfants, faire des sorties en famille. Je ne choisis donc pas toujours les films que je veux voir.
GUIDO: Dans le film, Jennifer développe une grande théorie sur les films à pop-corn ou les films pas à pop-corn. Alors, Pas son genre, film à pop-corn ou pas?
Emilie Dequenne: Personnellement, je ne rangerais aucun film dans la catégorie film à pop-corn. On ne mange pas quand on regarde un film! (rires) À la limite, j'aurais tendance à manger du chocolat devant les téléfilms du dimanche après-midi ou ce genre de conneries! Mais au cinéma, non, ou à la rigueur un peu de glace, mais c'est tout. Le pop-corn au cinéma, ça fait trop de bruit, ça m'énerve! Regardez le film au lieu de manger!
GUIDO: Les deux héros s'opposent socialement, mais aussi culturellement, lui lisant L'idiot de Dostoïevski et elle Anna Gavalda!
Emilie Dequenne: Pour le coup, je serais cette fois plus proche de Jennifer. J'aime beaucoup les romans, ce qui est populaire. Même si ça fait un moment que je n'ai pas eu l'occasion de lire un livre.
GUIDO: On fête cette année les quinze ans de Rosetta, et donc de vos débuts. Qu'est-ce qui a changé depuis?
Emilie Dequenne: Pas grand-chose en fait, je n'ai pas beaucoup de recul sur moi-même. Je n'ai pas l'impression d'avoir beaucoup changé en quinze ans, même si j'ai eu presque trois enfants (ndlr: elle a une fille et son mari, deux garçons). J'aime toujours autant ce métier. Aujourd'hui, je me sens beaucoup plus posée et sereine. Ce qui est fou, c'est que je voulais à l'époque aller là où je suis actuellement. Et j'ai encore plein d'idées pour les quinze prochaines années à venir!
GUIDO: Vous avez définitivement abandonné l'idée de refaire du théâtre?
Emilie Dequenne: Au théâtre, je souffre toujours. Quand j'étais petite, on répétait pendant une année entière pour trois représentations. Maintenant, on répète deux mois pour jouer pendant une année. C'est donc tous les jours la même chose et je n'y prends pas tant de plaisir que ça.
Étudiante pendant dix jours!
Embarquée à dix-sept ans dans une carrière d'actrice à succès, son rôle dans Rosetta des frères Dardenne lui ayant permis de rafler le prix d'interprétation féminine au festival de Cannes en 1999, Emilie Dequenne est donc passée à côté des années d'insouciance de l'étudiant moyen. Ou pas tout-à-fait: «J'ai étudié pendant dix jours à la FUCaM. Je voulais faire mon baptême, mais les frères Dardenne m'ont interdit de le faire! Au final, je n'ai fait que la semaine de propédeutique, en parallèle aux répétitions du film. Je me suis alors rendu compte qu'il allait falloir choisir, c'était vraiment l'un ou l'autre. J'étais en kot sur le site de la cité universitaire de la FUCaM, j'ai donc quand même pu profiter de l'une ou l'autre soirée étudiante! Après Rosetta, je suis même revenue plusieurs fois dormir chez une copine pour aller aux soirées de la FUCaM! Je me suis réinscrite à l'Université de Liège par la suite. J'ai mis du temps avant de lâcher les études. De temps en temps, j'y repense avec nostalgie. Mais je ne pourrais plus y retourner maintenant, je suis quand même un peu mère au foyer!»