Bisseurs et trisseurs: les élucubrations des étudiants éternels
"Et, qu'est-ce qu'il fait maintenant, Alexander?", demande tante Martine durant le repas de famille annuel. La mère, très inventive, répond que son fils vient de commencer une année de spécialisation. Mais, en ce qui concerne le nom de son orientation, elle l'a oublié. Ça a aussi échappé à Alexander ces dernières années: qu'est-ce qu'il avait fait croire à ses parents encore? Relations internationales? Quelque chose dans ce goût-là. La vie des bisseurs ou trisseurs professionnels peut se révéler difficile.
"A Louvain, tu peux très vite te retrouver à glander dans un kot jusqu'aux petites heures du matin."
"Rigole seulement, mais, inventer tout le temps des histoires peut devenir très vite fatigant", nous raconte Alexander V. (25). Comme il n'est pas très tranquille au sujet de cette interview (ses parents lisent Guido ou quoi? Allons!), Alexander ne veut pas communiquer son nom de famille. "Je voudrais encore pouvoir étudier quelques années et, si mes parents découvrent le pot aux roses, c'en est fini pour moi." Etudier, Alexander? Tu ne te trompes pas de mot? Alexander: "Oui, étudier est le bon mot. Je ne peux plus continuer comme ça maintenant. Malheureusement. Il faudra bien un jour que je plonge dans mes bouquins. Mais, quand exactement, je ne le sais pas encore." Alexander n'est visiblement pas pressé, son plan marche à la perfection depuis des années. "J'ai commencé par les sciences sociales et politiques à Louvain. Quand j'ai bissé ma première candi, mes parents n'ont pas dit grand chose. Une première année est toujours difficile. Mais, durant l'année d'après, j'ai perdu peu à peu courage et j'ai commencé à sortir comme un fou. En fait, autrefois, j'étais un garçon assez calme, c'est dans mon deuxième kot que ma vie nocturne a réellement commencé." Et les sciences politiques et sociales dans tout ça? "Au début, tu essaies de rattraper ton retard en recopiant les cours, mais c'est vite retombé. Après un moment, je ne m'en faisais plus du tout. Aussi parce qu'ils ne remarquaient rien à la maison. Ils ne demandaient que très rarement des comptes." Alexander connaît aussi les cafés de Louvain comme sa poche. "Louvain est la ville estudiantine par excellence, tu peux très vite te retrouver à glander dans un kot jusqu'aux petites heures du matin. Et une fois que tu es parti, il est difficile de faire machine arrière."
"C'est parce que j'ai négligé mes études que je suis devenu un vrai cordon bleu. Qui d'autre peut en dire autant?"
Bon, boire des pintes et draguer les étudiantes, c'est bien mais tu dois quand même bien t'emmerder quelques fois? "Ça commence tout doucement, l'ennui (rires). Surtout par ce que je suis l'un des derniers qui reste. La majorité de ma bande de copains sont maintenant tous en licence. Ça commence à m'embêter. J'ai quand même un certain avantage: en restant longtemps en kot, j'ai pu apprendre à bien cuisiner, qui d'autre peut en dire autant?" Bravo, Alexander! Et tes parents naïfs te laissent faire comme tu l'entends? Chaque semaine, monsieur reçoit ses sous-vêtements propres pour repartir vers son petit chez-soi? Et un petit peu d'argent de poche par-dessus le marché? "Attention, je travaille tout de même à côté, dans un magasin de vélos. Sans cela, je ne pourrais pas me permettre d'avoir le même train de vie. Je sors très régulièrement et ça coûte quand même une belle somme." Pauvre garçon, travailler si dur pour survivre. Les larmes nous viennent spontanément aux yeux. Soyons sérieux deux minutes: tes parents sont aveugles? "Ma mère sait que j'ai arrêté d'étudier, pas mon père. Le jour où il le découvrira, vaut mieux que je ne sois pas dans les parages! Le plus dur, c'est durant les fêtes de famille. Ma petite cousine étudie désormais à Louvain et les études sont devenues le sujet de prédilection de ce genre de repas, surtout ma tante qui montre un très grand intérêt pour le sujet. Je deviens alors le neveu idéal! Ma mère se balance toujours nerveusement sur sa chaise quand le sujet de conversation tourne autour de mes études. Lors du dernier repas de famille, elle avait tout simplement oublié ce que j'étudiais, à cause de la nervosité, je suppose. J'ai alors eu peur qu'elle crache le morceau." Et maintenant, comment vois-tu ton avenir? "J'ai l'intention de chercher un boulot cette année. Si ça se concrétise, je jouerai cartes sur table. Je le garderai comme cadeau de noël pour mon père." Quelques minutes plus tôt, Alexander parlait encore d'étudier… aaah, laissons tomber. Essayons de nous montrer naïfs et de croire à son histoire.
"Au moins, j'ai profité de la vie. Ça, on ne pourra pas me l'enlever."
Il y a aussi des 'profiteurs' entre nous. Comme Esther Piot (24). Après ses humanités, elle a pratiquement participé à toutes les soirées possibles et imaginables, sa journée ne commençant que l'après-midi la plupart du temps. Esther: "J'ai été éduquée assez sévèrement et après mes études secondaires, je suis allée directement en kot. J'ai clairement vu la différence." Ça, on n'en doute pas, mais continue. "On ne parlait pas beaucoup de mes études à la maison. J'ai fait deux années de psycho, deux années où j'ai été busée. Mes parents ont alors vu que je commençais à perdre pied et ils m'ont interdit de recommencer une nouvelle année, même dans une option différente. J'ai trouvé ça évidemment très injuste, mes parents ne me concédaient plus rien. "Maintenant que tu es plus âgée et plus sage, tu donnes raison à maman et papa. Quelque chose comme: j'aurais dû les écouter? "Ecoute, je ne suis pas une nonne non plus. Je ne regrette en aucun cas mes années de guindaille. Oh non, j'avais alors pour la première fois de ma vie l'impression de vivre. Et ça, on ne pourra pas me l'enlever. En tous cas, après ces folles années, j'ai commencé à travailler et tout a marché comme sur des roulettes. Après un petit temps, j'en ai quand même voulu plus. L'année passée, je me suis inscrite dans un assistanat en psychologie. Et voilà, j'ai réussi en première sess'! Ce n'est donc pas une catastrophe totale. Au moins, j'ai profité de la vie, et je n'en ai pas le moindre regret. Entre-temps, mes parents se sont calmés (rires). No problem, donc."
"Les étudiants éternels doivent quand même se débrouiller, non?"
Bien, bien. La vie peut être belle. Allez, encore un verre de champagne! Continuons tout de même sur les études. Une partie de la masse étudiante s'intéresse à l'économie, aux langues ou aux sciences religieuses. Au plus de cours, au mieux c'est. Ils sont aussi considérés par leurs familles comme des cracks. Au diable cette illusion: les étudiants éternels ne veulent tout simplement pas travailler. Rester bien sagement au kot et assister assidûment aux cours. Car ils en ont pris l'habitude: seulement étudier et pour le reste, pas de soucis. Pas vrai, L.M. (27)? "Je ne le formulerais pas de cette façon. Les étudiants éternels doivent quand même se débrouiller, non? On n'obtient pas un diplôme en claquant des doigts. Il faut faire quelque chose pour le mériter. Je dois admettre que ça a été très vite chez moi. De la chance?" Estime-toi heureuse, toutes les portes vont bientôt s'ouvrir à toi. "Mais, j'aime bien étudier. Je trouve tant de choses fascinantes que je n'arrive pas à choisir. Et tant que j'en aurai la chance et l'envie, je continuerai d'étudier."
"Quand tu commences à travailler, ta vie devient nettement plus agitée."
"Et, c'est clair qu'on se familiarise très vite avec la vie étudiante", L.M. continue. "Que veux-tu? J'ai d'abord étudié la criminologie, ensuite l'anthropologie et maintenant je suis inscrite en histoire. Simplement parce que ça m'intéresse." Cool, on n'en sait jamais trop. Qu'est-ce que tu veux faire avec tous ces diplômes? "J'étudie pour mon propre plaisir, pas pour les diplômes. Au plus tu as de diplômes, au plus tu as de chances de trouver un boulot sur le marché du travail. Mais, si c'était réellement pour trouver un job, j'aurais pu opter pour d'autres études. Par exemple, avec un diplôme en anthropologie, il n'y a pas des masses de débouchés." Une bonne excuse pour encore recommencer quelque chose de nouveau? "Peut-être, mais est-ce pour autant que je dois me sentir embarrassée? Je n'ai encore rien gâché. Laissez-moi donc aller à mon rythme. Quand tu commences à travailler, ta vie devient nettement plus agitée. Tu commences à avoir des responsabilités. Pas pour moi." Mais, c'est quand même… "Oui, OK, je fais preuve d'un certain manque de responsabilité. Mais, tant que ce que je fais m'intéresse et que je réussis, je n'ai pas de problèmes avec ça. C'est ce qu'ils pensent aussi chez moi."
"Ce n'est pas parce que tu fais partie d'une organisation estudiantine que tu es nécessairement busé."
Dernier témoignage: W.D. (22) en a marre de constamment entendre dire que ce sont principalement les membres des organisations estudiantines qui sont les plus fêtards. "J'avais aussi ce préjugé. Evidemment, on fait la fête de bon cœur et souvent, je n'ai aucun mal à l'avouer. A quoi bon alors être jeune? Mais, selon moi, les fêtes et les études peuvent s'accorder parfaitement. Je ne suis pas en train de dire que je suis tous les cours mais je fais en sorte de faire ce qui doit être fait. Pour l'instant, je n'ai jamais eu qu'une seule seconde session. Et c'est la même chose pour beaucoup de mes amis dans le cercle: sortir et profiter de la vie, mais commencer à étudier à temps. Ce n'est pas parce que tu fais partie d'une organisation estudiantine que tu es nécessairement busé."
Les avantages de l'étudiant éternel:
1. N'avoir de comptes à rendre à personne et faire ce dont on a envie
2. Savoir ce qu'est la vraie vie (en-dehors des cours)
3. Faire la connaissance de plein de monde
4. Développer une capacité d'improvisation énorme
5. Pouvoir concocter de délicieux soupers (encore une fois félicitations, Alexander!)
Les inconvénients de l'étudiant éternel:
1. Tu n'as toujours pas de diplôme
2. Les gueules de bois font parfois des dégâts
3. Ça devient de plus en plus difficile de garder le fil
4. L'argent te file très vite entre les doigts
5. Tes cokotteurs deviennent de plus en plus jeunes
(RE)