Baptême, mode d’emploi
Voici qu’arrive déjà le temps des guindailles, indissociables bien souvent des tabliers douteux et des couvre-chefs (penne ou calotte, selon les chapelles) portés fièrement. Mais à part pour faire le mariol à la Saint Verhaegen ou à la Saint Toré, à quoi sert de faire son baptême?
Faut-il se soumettre à ces épreuves dignes de Fear Factor pour se sentir intégré au sein de son unif? Autrement dit, le jeu en vaut-il la penne?
'Allez les bleus! Gueule en terre!'. C’est l’automne, les arbres de nos belles forêts se couvrent de pourpre et d’or avant le grand sommeil hivernal et les hirondelles ont fui nos cieux pour des horizons plus chauds. Tandis que les plages de Bredene, délestées de leurs nudistes, retrouvent leur quiétude, on entend le soir à la tombée du jour ce cri étrange, de Liège à Mons, de Gembloux à Woluwé, tantôt grave tantôt suraigu, teinté d’une autorité terrible ou d’une hystérie limite, c’est le cri du poil ou du comitard qui appelle ses bleus à une étrange prière. Agenouillés à même le pavé, face contre terre, les bras tendu vers le ciel, ils se redressent à son appel pour psalmodier une étrange salutation. Nous sommes tous tombés un jour sur cette énigmatique/ridicule/révoltante/amusante (plusieurs choix possibles) manifestation qu’est une bleusaille de baptême. Pour les non initiés, les activités du baptême durent environs deux mois, de la promenade début septembre qui tient lieu de rabattage et de séance d’information pour de futurs bleus dociles et consentant à s’en prendre plein la tête dans les 2 mois à venir. Mais pourquoi diable vont-ils s’embarquer dans cette galère? Sophie, future ex-togée HEC à Liège: 'Je venais de Namur, je ne connaissais absolument personne à part mon cousin. Au départ, ça ne me tentait pas du tout et puis je me suis dit que c’était peut-être la meilleure solution pour rencontrer des gens. Et puis, je me disais que si ça n’allait pas, je pouvais toujours arrêter quand je le voulais, et ça m’a effectivement permis de rencontrer vraiment énormément de gens dans le baptême et de fil en aiguille, encore beaucoup plus de gens en dehors.' C’est un fait indéniable, le baptême permet de rencontrer beaucoup de monde dans ce grand moment d’égalité confraternelle où on en est tous réduit sans distinction de race ni de sexe au rang de sous-m… Mais il faut auparavant passer au delà de beaucoup de préventions et de préjugés. On avait raconté à Sébastien, ancien comitard des Beaux Arts de Liège qu’on devait entre autres délicatesses manger des excréments de chien, Arnaud ancien président des Beaux Art avait lu dans un article que les dérapages scatologiques entre poils et bleus étaient courants. Mais 'pour la plupart, la plus grande crainte c’est de rater leur année, nous dit Sophie, mais je suis bien placée pour leur dire que ce n’est pas parce qu’on fait son baptême qu’on rate son année, et encore moins parce qu’on ne le fait pas qu’on réussit. J’ai 21 ans et je n’ai plus que mon mémoire à rendre. Bien sur j’ai eu droit à la seconde sess chaque année, mais c’est parce que j’ai fait le choix de profiter de ma vie d’étudiante, baptême ou pas baptême. Il faut savoir s’arrêter à temps et bosser à l’arrache pour rattraper le temps perdu.'
Tous l’ont pourtant fait, le plus souvent parce qu’un ami l’avait fait ou le faisait avec eux. Stéphanie, en droit à l’ULg, dans une démarche presque anthropologique, l’a fait par curiosité: 'Je l’ai fait pour le folklore, j’avais entendu tellement d’histoires, je voulais savoir ce que c’était. Je voyais les bleus dans la rue, je trouvais ça marrant, leurs jeux et leurs petits chants.' 'Moi j’avais toujours voulu le faire, nous confie Sébastien, j’étais à Bruxelles et mes parents et ma copine de l’époque m’en avait dissuadé. Comme j’étais à Liège et que je voulais connaître des gens et vivre cette expérience, je me suis inscrit.' Isabelle n’avait au départ aucune intention de faire son baptême: 'je ne supportais pas ces mecs qui se la pétaient tout ça parce qu’ils avaient une penne, et puis mon copain était dans un comité et m’a tannée pour que je le fasse; j’ai tenu bon et puis un soir où j’avais un peu bu, on est venu me trouver et j’ai dit oui tout de suite, sans réfléchir. Et je ne l’ai pas regretté parce que je me suis super bien marré.
Pas toujours une partie de plaisir
L’expérience n’a pourtant rien de toujours très drôle: Rester dans des positions pour le moins inconfortables pendant des heures, se plier à des jeux ridicules, chanter des chansons idiotes jusqu’à plus soif, manger une nourriture préparée avec soin et amour pour être la moins ragoûtante possible…
'Deux mois et demi c’est long, entre les bleusailles, les vaisselles chez le parrain, les beuveries, c’est tous les jours tout le temps. Y avait vraiment des moments où j’en avais plein les bottes et je ne voulais qu’une chose, c’est que ça se termine' confie Sophie. 'On n’osait pas mettre un pied à la cafét. De peur de tomber sur un comitard, et le président c’était carrément la cata. On ne pouvait pas les regarder dans les yeux. Ce qu’il faut comprendre c’est que c’est un jeu, une espèce de jeu de rôle géant. Un poil peut lâcher les pires saloperies à un bleu sans en penser le quart du huitième, c’est pour tester les gens, voir leur force de caractère. Mais c’est vrai que si tu ne rentres pas dans le trip Je suis une sous-merde de bleu, tu ne vas jamais tenir. Y en a qui arrête parce qu’il ne trouve pas le jeu à leur goût, moi je respecte tout à fait ça, et personne ne te regardera de travers parce que tu auras décidé de partir.'
'Moi, ce que je ne supportais pas, nous dit Isabelle, c’est d’être obligée de boire parce que, selon la règle, on ne peut pas refuser un a-fond. Je trouve ça débile, et dangereux. En vieillissant, tu prends de la distance et tu envoies bouler les mecs trop lourds'. 'C’est vrai, confie Sophie, que le principal danger c’est l’alcool. Il faut veiller à ce que le bleu ne boive pas trop.' Comment faire, au milieu d’une bande de jeunes surexcités, pris par une ambiance toujours plus excessive face à un bleu conditionné à faire ce qu’on lui demande sans trop se poser de question pour que le jeu reste un jeu et ne dégénère pas dans le gore ou dans l’humiliation dégradante? 'Chez nous, les assistants ne peuvent pas boire, assure Sophie. Ils sont là pour assurer l’encadrement et que tout ce déroule bien. Les comitards, un peu plus âgés, supervisent. De toute façon chez nous, il n’y pas d’épreuves sexuelles, c’est uniquement de la nourriture et de l’alcool.' 'Chez nous, c’est un peu coquin, mais vraiment pas méchant, et puis c’est uniquement entre bleus et bleuettes' assure Arnaud. 'Moi si j’avais eu une épreuve du type manger une rondelle d’ananas autour du sexe d’un mec, je serais partie tout de suite. Le sexe dégradant comme ça dans le baptême, merci mais c’est sans moi', s’insurge Isabelle.
Le baptême, c'est une blague
Le fait de ceindre son chef de la penne étoilée (les étoiles grises, contrairement aux dorées, sont signes d’années ratées, et donc logiquement peu sujette à vantardise…) fait tellement enfler la tête de certains qu’il est probable qu’un jour il la porte en bandoulière. De roi de la guindaille, ils se sentent roi tout court et perdent complètement le sens de la mesure et d’un jeu qui doit rester potache et bon enfant. Une guindaille est avant tout une fête, pas une parade militaire. Les cercles sont aussi l’occasion pour certains individus de donner libre cours à leurs pulsions: Arnaud n’a pas hésité à virer un assistant 'parce qu’il avait essayé de toucher une bleuette'. Isabelle s’est fâchée contre deux parrains qui faisaient boire leur bleuette tous les soirs parce qu’ils travaillaient dans un bar. 'Une bleusaille, c’est pas tous les jours toute la semaine.' 'Il y a des mecs qui prennent les bleus pour leur jouet. Ça les fait marrer de promener leur bleu en laisse et de le faire boire dans une gamelle. Ce sont des trous du cul. Ce sont des mecs qui ne sont même plus étudiants, qui s’incrustent et se font passer pour des anciens' assure Sébastien. 'Nous aussi, on est des anciens, mais on achète des bleus (ndlr, un bleu s’achète en verres de bière payés au comité organisateur au cours d’une soirée parrainage où les candidats parrains se disputent un bleu en faisant monter les enchères, sans oublier qu’ils doivent ensuite boire leurs bières…), mais dans notre comité, bien chers pour le faire vivre.
'Avec mon bleu, je ne suis plus togée, je suis sa marraine et je suis là pour l’aider, les autres le font déjà assez souffrir comme ça' assure Sophie. Un parrain est en effet là pour aider son bleu à traverser les épreuves du baptême, une complicité et une amitié doivent idéalement s’établir entre le parrain et son bleu. Les bleusailles sont aussi l’occasion de bons souvenirs entre saute-mouton géant en plein boulevard et chansons braillées à tue tête. 'Les assistants essayaient toujours de me mettre mal à l’aise par des gages humiliants mais comme j’étais un peu saoul et complètement désinhibé, ce sont eux qui étaient plus gênés que moi' rigole Sébastien. Isabelle se souvient 'd’une soirée pyjama où on était cinq bleuettes, nos parrains et des anciens, on a fait des jeux, des petits gages, c’était très drôle.'
'Moi je me souviens de l’après parcours du baptême, j’étais au bar avec les autres baptisés complètement euphoriques sur un nuage d’avoir enfin fini, de l’avoir fait. Je me sentais trop bien. Maintenant, je suis le premier à féliciter les baptisés et je les attends avec une bière dès la sortie de leur parcours. Ils n’en ont pas toujours envie, vu ce qu’ils ont du avaler avant' se rappelle Arnaud.
Aucun des baptisés n’exprime de regret d’avoir fait leur baptême, tous disent avoir vécu une «expérience», une «aventure» où ils en ont beaucoup appris sur eux-mêmes, en plus de la découverte des autres. 'C’est clair que le baptême m’a vraiment ouvert l’esprit, j’ai depuis appris à relativiser, à ne pas tout prendre au premier degré' dit Sophie. Ils retirent cette satisfaction d’avoir passé une épreuve sans flancher. Tous, ils peuvent dire «je l’ai fait». Pas pour une penne ou un tablier, ni pour pouvoir se sentir quelqu’un, ni pour impressionner les autres. Simplement pour eux-mêmes. Il est frappant de constater que leurs motivations sont souvent assez proches de celles des candidats de la télé réalité tendance sado maso, de Fear Factor à Koh Lanta en passant par Fort Boyard où bien plus qu’un éventuel gros lot en fin de course, c’est l’expérience en elle-même, le «je l’ai fait» qui importe. A cette différence que dans le baptême, on n’élimine personne, c’est le candidat qui sort du jeu s’il le souhaite.
On dit que le baptême est en déclin, signe visible: les parcs à bleus se vident. Tout le monde est bien d’accord là-dessus, sans bleu, pas de baptême, pas de comité et pas de folklore. ' Il n’y a pas si longtemps, il y avait 120 bleus à HEC, maintenant il n’y en a plus que 40, sur 600 étudiants en 1ère candi' regrette Sophie. Alors que la déconne, le trash et le gore «pour de vrai» s’expose et explose par voie cathodique de Jackass à Fear Factor, il semble avoir quelque peu déserté nos facs… Le folklore du baptême, souvent qualifié de réac et de ringard par ses détracteurs, pour survivre au 21ème siècle va devoir s’adapter à la nouvelle donne. Il y aura bien sur toujours des guindailles et des TD et des Saints où tous les étudiants, baptisés ou non, pourront continuer à se démonter la tête en pleine confraternité, mais sans les cercles et les comités pour les organiser, la fête aura perdu beaucoup de son éclat, de son entrain et de sa démesure.
(AG)