Au boulot maintenant!
Te voilà arrivé dans la cour des grands. Ces bâtiments austères empreints d’une docte solennité, ces dédales de couloirs inextricables menant vers de gigantesques auditoires ou de brumeuses cafétérias, cet univers deviendra tien au cours des 3 à 5 années (sauf accident de parcours ou goût pour les études…) que tu y passeras. Trêve de blabla pseudo prophétique, bienvenue dans l’age adulte, ou presque…
Tandis que notre beau bronzage n’est plus qu’un souvenir sous le ciel si plat de notre cher pays et que des vacances et de leur insouciance, il ne reste plus que les photos, à peine remis des nuits torrides de Barcelone ou de Coxyde, il est déjà temps de regagner le chemin des auditoires. De la rentrée sonne l’heure funeste. Alors que d’aucuns s’y rendent à reculons, ou ne s’y rendent pas du tout, préférant faire un détour prolongé par la cafétéria, tout frais débarqués de l’enseignement secondaire, plus de 11.000 jeunes "bleus" s’apprêtent à faire le grand saut dans l’enthousiasme et l’excitation.
Comme Quentin, inscrit dans un baccalauréat en commerce extérieur, dans l’idée de le compléter plus tard par un master en gestion, certains ont une idée bien précise de leur futur parcours. Conscient des éventuelles difficultés, il a préféré faire preuve de réalisme et commencer par une formation courte, vue comme plus abordable, avant d’aborder le cycle long: "J’ai choisi un graduat parce que je voyais mal l’ambiance de l’ unif, je voulais quelque chose de plus fermé avec une aide plus particulière des profs qui t’encadrent encore. Un graduat est aussi une formation plus ciblée et plus concrète par rapport à l’ unif." D’autres comme Bastien ne manquent par contre pas d’ambition: "Je me suis inscrit en communication à l’ unif pendant 5 ans, avec ma dernière année basée sur la cinématographie, et puis après j’essayerais de rentrer à l’IAD pour 5 autres années".
"Le prof déblatère son cours au kilomètre, à toi de courir pour le rattraper"
La transition entre le secondaire et le supérieur peut représenter un mur tel qu’il nécessite plusieurs tentatives pour être franchi par certains étudiants mal préparés ou mal orientés (voir chiffres ci-dessous). Thomas s’était inscrit en ingénieur agronome l’année dernière. Déçu et décontenancé par le contenu des cours et le volume de travail, il a arrêté ses études en janvier. Il se réinscrit cette année en infirmerie. "Il y a une fameuse différence entre le secondaire et l’ unif. La première année, c’est une année où tu changes de cap, où tu arrives dans un nouvel univers. Les profs en demandent plus et c’est à toi de te mettre dans le bain. Y en a qui s’adaptent, d’autre pas, c’est une question de motivation et de bon choix d’études. Personnellement, l’orientation que j’avais choisie ne m’intéressait pas spécialement. En plus, il n’y a aucun encadrement, le prof déblatère son cours au kilomètre, à toi de courir pour le rattraper. Dans le secondaire, quand tu ne comprends pas, tu lèves la main. Dans un auditoire de 250 personnes, tu ne vas pas interrompre le prof à chaque fois que tu ne comprends pas quelque chose".
Julien recommence son année en infirmerie pour une obscure histoire d’échec à un stage pratique. Mal informé sur les conditions de réussite, il n’a pu passer sa seconde session. "C’est vrai que t’es quand même beaucoup plus libre que dans le secondaire. Tu n'as plus personne sur le dos pour te surveiller. Le revers de la médaille, c’est que tu dois te prendre en main toi-même. Tu n'as pas des interros tout le temps, juste deux sessions d’examens et basta. J’avais bien travaillé à Noël et ma session de janvier s’était vraiment bien passée. Content de moi, j’ai plus fait grand-chose à partir de là. Je n’ai pas fait de bloque sérieuse et je me suis retrouvé en juin avec des cadences de trois examens tous les deux jours. Résultat, je ne pouvais étudier que deux cours avec juste le temps de lire le troisième. En plus, j’avais eu un échec lors d’un stage. Avec moins de 50% et un échec en stage, je me suis rendu compte un peu tard que je ne pouvais même plus passer ma seconde sess et que je doublais d’office. C’est pas comme en secondaire où on vient t’apporter le petit papier à faire signer par tes parents, ici tu dois trouver tes renseignements par toi-même." Pour Bastien c’est clair: "Je compte vraiment me concentrer sur mes études la première année. Pas trop de guindailles et certainement pas de baptême en perspective cette année." Tanguy, inscrit dans un baccalauréat en communication est optimiste et philosophe: "C’est clair qu’on va avoir beaucoup plus de travail maintenant, mais maintenant qu’on choisit nous même nos cours, je pense que ce sera plus intéressant, qu’on sera plus motivé."
"Le vrai secret de la réussite, c'est la motivation"
Sandrine est en dernière année de droit à l’ULB. A la veille de partir en Erasmus à Stockholm, cette véritable bloqueuse professionnelle, cette stakhanoviste du résumé, cette prêtresse silencieuse de bibliothèque a accepté partager ses souvenirs et ses secrets professionnels.
"En première année de droit, tu fais surtout de l’histoire, ce qui tombait plutôt bien puisque j’adorais ça. Si j’avais fait un graduat en hôtellerie par exemple, des études plus "manuelles", je crois finalement que le coté intellectuel des études universitaires m’aurait manqué. J’avais besoin d’être stimulée intellectuellement, que ce soit un défi. Par contre, je ne sais pas si le métier que vais décrocher avec mon diplôme sera aussi passionnant que mes études. J’ai peur de me retrouver dans un métier très administratif, dans un bureau toute la journée." Sandrine est ce qu’on peut appeler une bûcheuse. Assidue aux cours, sérieuse pendant le blocus, organisée pendant les examens, ce qui ne lui a toutefois pas évité de bisser sa deuxième année. Pour elle, motivation, sens des responsabilités et réseau social jouent un rôle essentiel dans la réussite d’une année: "Ca a été en première année parce que je voyais ça comme un défi. C’était un objectif que je m’étais fixé, réussir en première sess, et j’ai tout fait pour réussir. Ayant réussi ma première, ayant gagné mon pari, je me suis relâchée par la suite. Même si en fait je pense avoir plus travaillé en 2 ème qu’en 1 ère, j’avais perdu ma motivation et j’ai finalement doublé ma deuxième. Pour moi, le vrai secret de la réussite, c’est vraiment la motivation. Tu dois te dire qu'il faut à tout prix réussir et ne pas s’arrêter à des méthodes de travail. Il faut avoir un objectif."
"Il faut comprendre la façon de penser du prof"
Un peu de méthode, des notes à jour et de bons résumés, ça peut aider aussi: "Ce qui aide vraiment bien ce sont les cours d’anciens élèves, des syllabi annotés et commentés, les questions d’examen des sessions précédentes. Tu prends plusieurs résumés différents et tu compares, avec tes notes de cours. Il faut aussi connaître le plan du cours sur le bout des doigts. C’est important d’avoir l’architecture du cours en tête et d’avoir une vue d’ensemble, jusqu’à pouvoir comprendre la façon de penser du prof. En allant au cours, tu digères déjà le cours une première fois en le transcrivant à ta manière propre. Quand tu reprends les notes de quelqu’un d’autre, c’est plus difficile. Il ne faut pas non plus négliger les répètes, une révision de la matière avec un assistant qui t'explique la matière. On fait des exercices qui aident vraiment à comprendre les différents liens entre les chapitres du cours et à jongler avec."
Dans la jungle de l’ unif, il est aussi très important de faire jouer ses relations: "Je crois qu’à l’ unif, il faut savoir se prendre en main, plus que dans un graduat. Tu n'as pas de rapport personnel avec le prof. Et puis, tu joues toute une année sur deux heures d’examen. Tu n’es pas du tout préparé à ça, tu n’as pas de tests pendant l’année pour savoir comment le prof pose ses questions, ce qu'il attend des réponses des élèves. C’est pour ça qu’il est super important d’avoir les tuyaux des anciens, les questionnaires des années précédentes et de discuter avec les anciens pour savoir ce qui est important, ce que tu peux négliger, comment le prof corrige… Après, chacun sa méthode, en groupe chez un ami, seul chez soi ou à la bibliothèque pour une ambiance studieuse. A l’ unif, personne ne t’emmerde parce que tu ne vas pas au cours et que tu passes ta matinée au lit et tes après-midi à boire des bières à la cafétéria, c’est ton problème. Tu peux sortir tous les soirs si tu veux, mais c’est à double tranchant: si tu retournes au cours un jour et que tu te rends compte que le prof a avancé de 150 pages pendant ton absence, tu vas devoir ramer pour te remettre à jour. C’est à toi de te gérer."
Contre l’échec, les unifs se mobilisent
60% des élèves échouent en moyenne en première année dans le supérieur. Conscientes du problème, les unifs mettent en place des stratégies pour éviter aux étudiants ce retour à la case départ. Dans ce domaine, l’UCL, tout comme l’ULB, a mis en place un arsenal de mesures pour faire échec à l’échec. Dominique Hoebeke, porte-parole de l’UCL, nous explique en quoi elles consistent.
GUIDO: Quel est le pourcentage d'échec moyen à l'UCL en première année?
Dominique Hoebeke : A l'UCL et en 2003-2004, le taux de réussite (tous étudiants de première année confondus) était de 46,8%.
GUIDO: Quelles peuvent être les raisons de cet échec?
Dominique Hoebeke :Les professeurs évoquent de plus en plus souvent l'écart entre le niveau atteint (ou le type de compétences développées) au terme du secondaire et les attentes de l'université, tandis que les étudiants évoquent plus spontanément des problèmes de méthode de travail et de quantité de travail. L'implication de l'étudiant dès le début de ses études (présence au cours, participation aux interrogations facultatives, etc.) est la meilleure manière de "compenser" des difficultés de départ. Un conseil: s'y mettre tout de suite et participer aux activités proposées.
GUIDO: Le problème de l'échec préoccupe-t-il l'UCL? Quelles sont les solutions envisagées et mises en place par l'université?
Dominique Hoebeke :C'est une priorité, depuis de longues années (le premier rapport date de 2001 mais de nombreuses mesures existaient bien avant que l'on synthétise ces efforts sur papier). En complément des mesures prévues par décret (possibilité d'étalement, etc.), l'UCL consacre beaucoup de moyens sur fonds propres pour lutter contre l'échec: formation pédagogique des enseignants de première année (au sein de l'Institut de Pédagogie Universitaire et des Multimédias, IPM, créé au début des années '90), budgets accordés à des projets pédagogiques et à des dispositifs d'accompagnement en première année (par le fonds de développement pédagogique), services chargés de l'information, orientation, réorientation et aide individualisée (Centre d'Information et d'Orientation, Service d'Aide). Depuis l’année dernière, un conseiller aux études est chargé, dans chaque faculté, d'être un interlocuteur clairement identifié pour chaque étudiant de BAC1. Nous avons aussi mis en place des pédagogies actives. C'est important dans le cadre de la réussite dans la mesure où on sait que les pédagogies actives s'appuient sur la motivation des étudiants, ce qui est le moteur de la réussite. Des interrogations facultatives sont organisées avec une semaine-test en novembre dans toutes les facultés, ainsi que des cours d’été et des cours d'hiver. Tous les programmes de première année sont basés sur le principe de l'orientation progressive. Cela signifie que le choix d'études peut être remis en question sans perdre le bénéfice d'une première année. Enfin, nous donnons aux étudiants la possibilité d’évaluer tous les enseignements de première année.
GUIDO: A-t-il été demandé au corps professoral de faire un effort particulier vis-à-vis des premières années pour les accueillir "en douceur" (cours plus accessibles, plus grande ouverture, vocabulaire adapté, dialogue profs-élèves...) ?
Dominique Hoebeke:Les professeurs ont l’obligation de fournir un syllabus dès le début du cours. De nombreuses formations de l'Institut de Pédagogie et des Multimédias ( IPM) sont organisées sur la relation prof-étudiant. Pour renforcer ce dialogue, nous organisons un comité d'année où profs et étudiants se rencontrent en cours d'année pour traiter des difficultés rencontrées dans les cours.
(AG)