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22/01/2007

Tous accros!

Mathieu peut passer des jours cloîtré le nez devant sa console de jeux, Nicolas ne dessoule pas d'octobre à décembre, Audrey calme ses angoisses de session d'examens à coup de cachetons tandis que Daphné passe plus de temps avec son portable qu'avec ses amis.

Des toxicomanies à l'alcoolisme et au tabagisme, en passant par le jeu, les achats compulsifs, le sexe, Internet, le sport ou le travail, la définition du concept d'addiction devient de plus en plus floue et englobe des pratiques de plus en plus courantes. Tous drogués serait-on tenté de dire. Il existe en effet des points communs entre les différentes dépendances, dans leurs mécanismes comme dans les techniques utilisées pour s'en défaire.

Selon une étude de 2004 du Ministère Belge de la Santé, 25% des 25-34 ans et 22% des 15-24 ans déclarent avoir déjà fumé du cannabis, tandis qu'une étude européenne montre que 27% des 15-54 ans consomment régulièrement de l'alcool. Avec 34% de réponses positives, la Belgique détient la cinquième place des buveurs réguliers. A côté de ces substances banalisées et d'autres perçues comme plus nocives (cocaïne, héroïne, LSD, ecstasy), la médecine tend à englober certains comportements dans ce qu'elle nomme des pratiques "addictives". Venue des Etats-Unis, où le mot "addict" n'a pas nécessairement un sens négatif, il signifie simplement "accro", l'addiction devient une notion courante.

Déjà les publicitaires en ont compris l'ambiguïté, (c'est une maladie, mais si l'on devient addict , c'est que l'objet de dépendance est source d'un plaisir intense) et proposent par exemple « le jeu le plus addictif du monde» comme ils ont pu promouvoir une boisson alcoolique avec le slogan paradoxal «Ne commencez jamais!».

Commençons par un peu de psychologie de base: Le mécanisme de ces addictions comportementales, comme pour l'alcool ou la drogue, c'est la recherche du plaisir. Si l'objet de l'addiction, quel qu'il soit, vient à manquer, c'est la souffrance. Jusqu'à présent, les psychanalystes s'intéressaient aux addictions sexuelles et les cliniciens aux dépendances liées aux produits ayant des conséquences graves sur la santé (alcool, tabac, drogues). Les psychiatres se sont penchés plus récemment sur les comportements obsessionnels (de la drague sur Internet à la trichotillomanie, ou l'arrachage compulsif des cheveux, eh oui, ça existe!) et ont montré qu'elles procédaient des mêmes mécanismes que ceux liés aux drogues. Il est tout à fait normal, voire essentiel, de prendre du plaisir et de chercher à éviter la souffrance. Un plaisir devient une addiction quand la source de plaisir devient le principal objet de motivation et que la vie finit par ne tourner qu'autour de cela. Quand le besoin de drogues devient permanent, quand on passe vingt heures par jour sur des jeux vidéo, quand on a besoin de faire l'amour plusieurs fois par jour avec de multiples partenaires pendant des mois ou qu'on soigne ses angoisses à coup de carte de crédit, ça peut devenir handicapant.

Les mécanismes du plaisir dans le cerveau sont assez bien établis. Les situations agréables stimulent la production de neuro-hormones qui font cracher de la dopamine, l'hormone du plaisir par excellence. La mémorisation de l'expérience fait que sa simple anticipation mentale stimule déjà les neuro-hormones. Les addictions comportementales sont l'exacerbation de mécanismes naturels. La dépendance aux produits, elle, détourne les mécanismes du plaisir. Les addictions aux drogues viennent du fait que ces dernières se comportent comme des leurres pharmacologiques qui viennent prendre la place de nos neuromédiateurs naturels qui produisent et régulent notre plaisir (endorphines, endocannabinoides, endonicotine...) à tel point que certaines drogues comme l'héroïne ou la cocaïne inhibent complètement la production naturelle de ces hormones. Ce qui entraîne pendant le sevrage des symptômes de manque extrêmement douloureux où le cerveau doit "réapprendre" à produire ces hormones par lui-même.

www.junkie.com

OK, mais quel est le rapport entre un toxico édenté, aux bras gangrenés de piqûres, malade, sale et affamé (vous voyez le tableau) et notre ami Mathieu, un ordinateur, un portable, 5 consoles de jeux, sans compter son GSM, un tableau de chasse sur Counter Strike à vous dépeupler Al-Qaïda et déjà quelques centaines d'heures de vol sur World of Warcraft ?

Mathieu se définit lui-même comme un "hardcore gamer". Pour un spécialiste de l'addiction, il rentre sans hésitation dans la catégorie des cyberdépendants . Pour lui, le virtuel tend à prendre plus d'importance que le réel, voire à s'y substituer car plus disponible, plus facile à vivre pour supporter le monde réel. Comme le dit l'écrivain de science-fiction J. G. Ballard: « Cela représente le plus grand événement dans l'évolution de l'humanité. Pour la première fois, l'espèce humaine sera capable de nier la réalité et de substituer sa vision préférée.»

Le cyberaccro possède certains traits clairement identifiés: immaturité socio-affective, vide identificatoire, frustration, anxiété, dépendance affective, sentiment de non-valeur et de non reconnaissance, sentiment d'isolement et caractère solitaire, vide émotionnel. On se trouve clairement dans le cercle vicieux de l'addiction où le comportement, provoqué par une fragilité sociale et un sentiment d'exclusion, tout en apportant un palliatif à ce sentiment, renforce l'exclusion sociale de l'individu qui se réfugie toujours plus dans sa dépendance.   

Les critères de la dépendance

Aviel Goodman, psychiatre anglais a listé neuf critères, la présence d'au moins cinq signale une dépendance:

1. Préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation.

2. Intensité et durée des épisodes plus importantes que souhaitées à l'origine.

3. Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement.

4. Temps important consacré à préparer les épisodes, à les entreprendre, ou à s'en remettre.

5. Survenue fréquente des épisodes lorsque le sujet doit accomplir des obligations professionnelles, scolaires ou universitaires, familiales ou sociales.

6. Activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement.

7. Perpétuation du comportement bien que le sujet sache qu'il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d'ordre social, financier, psychologique ou physique.

8. Tolérance marquée : besoin d'augmenter l'intensité ou la fréquence pour obtenir l'effet désiré, ou diminution de l'effet procuré par un comportement de même intensité.

9. Agitation ou irritabilité en cas d'impossibilité de s'adonner au comportement.

Ca y est, vous en êtes?

Bienvenue dans la grande famille des junkies de tous poils! Pas de panique cependant si votre vice vous pèse, il existe des groupes du type Alcooliques Anonymes (et leur fameuse méthode en douze points: acceptation-confession-rédemption) adaptés à presque chaque cas. Si les bondieuseries des AA vous soûlent déjà, des associations d'écoute et de conseil belges comme Infor-Drogues, Modus Vivendi ou Prospective Jeunesse, peuvent vous aider.

Dépasser les idées préconçues

Isabelle Bocquet travaille pour Prospective Jeunesse . Membre de la plate-forme Eurotox réunissant également les associations Infor-Drogues et Modus Vivendi , Prospective Jeunesse tente d'avoir une approche différente en matière de drogue, en dehors des sentiers battus du répressif-paternaliste.

«Nous avons sur les assuétudes une approche globale: nous ne nous focalisons pas sur les drogues, notre démarche aborde tout produit ou non produit qui peut entraîner une certaine assuétude, tel qu'Internet, jeux vidéo, GSM… Ensuite, on n'a pas de jugement moral dans notre approche des drogues. Quand on dit problématique, ce ne veut pas dire "mal", tout comme non problématique ne veut pas dire "bien". Ce qui est important quand on parle d'une drogue problématique ou non, c'est de se focaliser sur le type d'usage et pas sur le type de produit. C'est pour ça aussi qu'on intègre tout produit dans notre démarche. La dichotomie drogue dure/drogue douce n'a pour nous aucun sens. Par exemple, on dit souvent que le cannabis est un produit doux. Or, quand certaines personnes fument jusqu'à vingt joints par jour, je ne pense pas qu'on puisse encore parler de produit doux. La distinction licite/illicite n'est pas plus pertinente. Elle n'a de sens que dans un cadre juridique, pas dans un cadre médical. On associe souvent illégal = dangereux, légal = sans risque.»

De plus en plus de jeunes développent une dépendance aux médicaments, particulièrement les antidépresseurs et les tranquillisants, qu'ils trouvent facilement, dans la pharmacie familiale par exemple... «Les médicaments, c'est un produit légal. Il est souvent plus facile de parler d'un produit légal que d'un produit illégal. Parce que ce qui est légal pour les gens est sans danger. La consommation exagérée ou l'automédication peut être problématique chez les jeunes, dans le sens où elle va occasionner une accoutumance et finalement une dépendance. C'est particulièrement vrai dans le cas des anti-douleurs, antidépresseurs, anxiolytiques ou des tranquillisants. "J'ai mal, je vais pas bien, je prends un médicament, je vais bien." Comme si un produit avait toutes les solutions. Or ce n'est pas le cas.»

«On considère qu'il y a 10% de la population belge qui a un problème de dépendance. Seulement, quand on évoque la drogue, on a toujours une image du toxicomane comme quelqu'un de malade, qui prend pas soin de lui, avec les dents pourries etc… Et pour les parents, si leurs enfants fument de l'herbe, ça ne va pas être considéré de la même façon que s'ils ont bu un verre de trop. Mais quand on voit les ravages que font l'alcool et la cigarette par rapport à des drogues dites « dures » comme l'héroïne, ça n'a pas non plus beaucoup de sens.»

Quand peut-on alors considérer une addiction comme problématique?

«Le seuil problématique est très difficile à définir de façon abstraite, il varie selon chaque individu, en fonction des quantités, de la durée… Prendre un rail de coke pendant une soirée ne fait pas de toi un junkie, par contre si tu en arrives à ne plus savoir t'amuser sans ça, l'usage commence à rentrer dans la catégorie problématique. Pour définir une consommation, on lie toujours le produit, la personne et le contexte. Parce que, par exemple, il est connu que ce n'est pas la même chose de boire seul chez soi qu'avec des amis. Il faut voir la quantité, la récurrence pour déterminer si une consommation peut être problématique ou non. Si tu en viens à passer ton temps à rechercher le produit, à y penser, à le consommer, que ça te coupe de tes amis et de tout lien social, quel que soit le produit, tu peux à juste titre te considérer comme un drogué. Mais faut pas se dire "zut je suis tombé dedans, maintenant c'est trop tard". Il y a toujours moyen de sortir d'une consommation problématique. Mais attention, le paramètre produit est évidemment important. C'est tout à fait différent si la drogue est avalée, inhalée ou injectée. Si elle est chère, et donc rare ou bon marché et banalisée. Parfois, comme dans le cas du joint qu'on "fait tourner", l'acte, la consommation qui prend un aspect presque rituel, est la motivation première. C'est finalement plus le lien social que l'effet qui est recherché.»

Information contre prohibition

La plate-forme Eurotox est clairement engagée dans une politique de réduction des risques passant non par la répression des usagers, mais par leur information. Partant du postulat, selon Modus Vivendi , qu'il y a et qu'il y aura toujours des gens pour essayer, expérimenter voire abuser des drogues et que ces usagers ne peuvent se reconnaître dans les approches préventives traditionnelles, leur politique est de leur fournir une information claire, sans jugement moral ni a priori en les considérant comme des acteurs responsables de leur vie.

«La réduction des risques part du principe qu'un monde sans drogue n'existe pas et n'existera jamais, mais qu'il est possible de réduire les risques, tant psychologiques que physiques, qui sont liés à la consommation», affirme Isabelle Bocquet. « L'acte en lui-même n'est pas dangereux. Comme si toutes les personnes qui avaient bu un verre de vin dans leur vie étaient devenues alcooliques.» Dans cette optique, Modus Vivendi, Infor-Drogues et Prospective Jeunesse ont développé des campagnes d'information en milieu festif: festivals rock, raves, soirées… Leurs stands distribuent des prospectus thématiques (cocaïnes, cannabis, médicaments, LSD, héroïne...), ils organisent également des "testings" où les consommateurs peuvent apporter un échantillon de pilule d'ecstasy pour en tester la composition. Des avis sont ensuite affichés renseignant les usagers sur la composition et les effets désirés ou non. « L'action de testing de Modus Fiesta répond à une vraie demande de la part des gens» , nous assure Isabelle Bocquet. « Elle est reconnue par les teuffeurs qui surveillent les avis que nous publions et qui les suivent. Ce qui permet d'éviter beaucoup de bad trip ou d'overdoses potentielles avec des pilules mal coupées. Lors des festivals, nous faisons également des rondes sur les campings. Pas pour surveiller les gens mais pour repérer les cas de déshydrations, bad trip, les éventuels comas éthyliques et overdoses. Nous proposons aussi des espaces de relaxations où ceux qui le veulent peuvent se reposer et se réhydrater.» Un service aux consommateurs en somme…

(AG)

Plus d'infos sur:

www.infor-drogues.be

www.modusvivendi-be.org

www.prospective-jeunesse.be

www.eurotox.org/


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