Les hommes expliqués aux femmes
Rien ne va plus sur la planète mâle. Hier encore seigneurs et maîtres à la maison comme à la ville, les hommes n’avaient qu’à endosser l’armure étincelante du héros et arpenter, les pectoraux bandés et les abdos serrés, le chemin de lumière parsemé de combats et de conquêtes qui était tracé pour eux depuis des millénaires.
Depuis, les princesses en détresse se sont rebiffées, elles ont fait de la muscu et des arts martiaux. Lassées d’attendre que leur prince charmant vienne les tirer de leur cuisine, les cendrillons ont troqué leurs guenilles contre un tailleur et leur balai contre un PC portable et plutôt que de vivre malheureuse et d’avoir beaucoup d’enfants, elles demandent le divorce et prennent la pilule. Tels des Don Quichotte fatigués et des Sancho désabusés, leur armure est devenue lourde et inutile sur leurs épaules, ils errent dans la morne plaine de leurs victoires passées à la recherche d’une nouvelle quête, d’un nouveau rôle.
Serial Mom
On l’aura remarqué, hommes et femmes ne se comprennent pas toujours. Même si les unes s’émancipent et que les autres s’adoucissent, faisant évoluer leurs rôles respectifs, leurs capacités physiques et leur construction psychologique continueront de façonner et de faire diverger leurs attentes et leurs comportements. Si certains vont jusqu’à croire qu’ils viennent de deux planètes différentes, selon Patrick de Neuter, psychanalyste et docteur en psychologie, «ils viennent pourtant tous deux du ventre de leur mère. Elle a chez l’enfant une image duale. Elle est d’une part toute bonne, protectrice et nourricière, et d’autre part toute puissante, éducatrice et dominatrice, devant laquelle l’enfant est impuissant. Intervient aussi l’interdit de l’inceste, l’interdit de l’Œdipe: "Tu aimeras ta mère comme un fils". Ce qui exclut toute dimension sexuelle à cet amour-là. Pour le petit enfant, l’amour, la tendresse, le plaisir, la volupté,… forment un tout indissocié. En grandissant, un clivage se crée entre l’amour tendre et maternel et la sensualité et la sexualité.»
Une fois adulte, le garçon devra composer avec le fantôme de cette mère toute puissante et incestueuse pouvant se cacher derrière chaque femme. Il sera également amené à dissocier le sexuel de l’affectif. «Pour de nombreux hommes, la femme doit en quelque sorte payer le fait de pouvoir donner la vie. Elles ont ce pouvoir-là, donc pour être sûrs de ne pas nous retrouver sous leur coupe, infantilisés, il faut que nous ayons tous les autres pouvoirs.» Il ajoute: «Aux États-Unis, on a fait une étude sur les maris violents qui sont allés jusqu’au meurtre de leur femme. On a constaté que tous ces hommes ont des représentations de mères hyper dominatrices.»
A cause de cette crainte et de cet interdit, l’homme fuira toute femme ressemblant de près ou de loin à sa chère maman. Selon Patrick de Neuter, «les femmes doivent être aussi peu maternelles que possible. Les femmes sont toutes étonnées que les hommes préfèrent les "chieuses". Être le chevalier servant d’une princesse capricieuse, c’est également l’exaltation d’aller chercher l’inaccessible, de toucher l’impossible. Elles ne sont pas maternelles et en plus ce sont des "chieuses"… Remarquez le rabaissement exprimé dans le terme utilisé.» Une étude montre que, statistiquement, une femme aura beaucoup plus de chance de rester célibataire à 50 ans si elle est universitaire que si elle est sans diplôme. Inversement, un homme sans diplôme du même âge aura les mêmes difficultés à trouver l’âme sœur. Cela illustre encore une fois la difficulté pour une femme en position dominante de trouver un compagnon. Pour Patrick de Neuter, «il y a en effet quelque chose d’écrasant pour l’homme dans cette féminité mutante. Lacan disait que ce que l’on désire chez l’autre c’est son manque. Comment la désirer puisqu’elle ne manque apparemment de rien?»
Love bites
Martine Goffin, psychologue et psychanalyste au Centre Chapelle aux Champs de l’UCL à Bruxelles, voit beaucoup de garçons complètement perdus après s’être fait larguer par leur copine: «Ils ont enchaîné les conquêtes dans une optique de performance, jusqu’au moment où ils connaissent une relation sérieuse, et leur premier chagrin d’amour… Nouer une relation, c’est accepter une intrusion de l’autre, céder du terrain sur son intimité, c’est s’ouvrir. Pour les garçons, c’est plus menaçant que pour les filles. On doit tous faire avec le fantasme incestueux de ses parents qu’on a combattu et que toute relation affective ou sexuelle fait revenir à la surface. Et puis, même à l’époque de la soi-disant égalité entre l’homme et la femme, il y a une influence de l’éducation: on va plus facilement se tourner vers la fille que vers le garçon pour débarrasser la table. On va beaucoup plus faire appel à sa capacité à rendre service, à prendre sur elle, à se donner, voire à se sacrifier, parce que comme future mère, c’est ce qu’on attend d’elle. Un homme tient plus à ses choses à lui et lâche plus difficilement pour l’autre. Lors de leur première histoire d’amour, les garçons acceptent une telle fusion, mettent tellement d’eux et se font tellement d’illusions que quand ça casse, ils sont complètement perdus et déprimés. Alors que les filles gardent une capacité à la rêverie, à la romance qui les fera plus facilement passer à autre chose. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, qu’elles pleurent, tandis que les garçons qui se découvrent pouvant aller jusqu’à ce niveau d’émotivité et de fragilité sont perdus avec eux-mêmes. Ils se disent alors qu’ils ne pourront plus s’ouvrir comme ça, souffrir comme ça. Dans ce cas, les envies suicidaires ou les chantages au suicide sont fréquents.»
Malgré cette sensibilité parfois à fleur de peau, toutes les filles vous le diront, la meilleure façon de se débarrasser d’un garçon, c’est de lui parler de mariage ou d’enfants. Selon Martine Goffin, «cette difficulté à s’engager marque une différence de maturité entre les filles et les garçons. En choisissant de privilégier les copains au dessus de la petite copine, ils marquent le désir de rester dans l’adolescence. L’adolescence, c’est le monde de la liberté sans engagement. Je pense qu’il y a aussi une différence de projection dans l’avenir. Une petite fille peut tout de suite jouer à la poupée et dire "plus tard, je serais maman" alors qu’un petit garçon vous dira qu’il veut être pompier, pilote de formule 1 ou astronaute; papa, jamais.» Autre différence: «Les hommes ont plus de mal à se remettre en question que les femmes, ils sont davantage dans l’action et moins dans le questionnement sur eux-mêmes. Quand il y a un souci, ils évacuent davantage par l’action. Les garçons sont dans un rapport à la parole qui est différent. Ils ne se posent pas de questions. En tout cas pas à cet âge-là.»
Et la tendresse bordel?
Pour Jacques Marquet, sociologue à l’UCL, les choses évoluent dans l’univers encore rigide des hommes. «On vient d’une société où la domination des femmes par les hommes était très nette, y compris dans l’espace domestique. Ensuite, on a redessiné un nouvel idéal basé sur l’égalité homme-femme. Ce qui a été le plus visible dans un premier temps, ça a été l’évolution du rôle de la femme qui était limité à l’espace du foyer. La sortie de la femme de cet espace clos pour investir massivement le monde du travail salarié a été le phénomène le plus marquant. Il y a aussi l’aspect du contrôle de la sexualité et de la procréation qui s’est aussi joué du côté essentiellement féminin. Il est clair que toutes ces évolutions ont modifié le rapport homme-femme et que les hommes ont dû également s’adapter. Si la femme s’émancipe et acquière du pouvoir, l’homme va conséquemment devoir en céder. Lorsque dans un couple, les investissements sont partagés aussi bien dans le cercle professionnel que privé, on construit une communication dont le référent est égalitaire. Les rapports passent du complémentaire à l’interchangeable. Il n’y a plus dépendance de l’une vis à vis de l’autre. Avant, une femme qui était insatisfaite de son couple était coincée, aujourd’hui elle a le choix de rendre des comptes à son partenaire ou éventuellement de mettre fin à la relation. Les couples développent donc une toute autre forme de relation basée sur la communication.»
Martine Goffin veut voir les signes d’une nouvelle masculinité: «elle se trouve dans l’acceptation, voire la revendication par les hommes de caractéristiques et de rôles qu’on attribuait avant aux femmes. Les hommes font beaucoup plus qu’avant un travail sur eux-mêmes, sur leurs émotions, sur la parole, la communication, ils peuvent s’appuyer sur eux-mêmes beaucoup plus que sur une identité construite de l’extérieur. Ce n’est plus l’habit qui fait le moine. Ils ne sont plus dans l’obligation de la performance à tout prix.Je constate que de plus en plus d’hommes désirent être pères et ce sont alors les femmes qui résistent. Je pense que l’évolution vers l’égalité des sexes se fait par le fait que les hommes de 25-30 ans ont beaucoup moins de mal qu’avant à accepter leur désir d’enfant, de "materner". Avant, ils devaient la combattre comme quelque chose d’honteux, de "féminin". Tandis que la maternité est vue comme une contrainte, comme un frein aux ambitions, notamment professionnelles, des femmes. C’est un obstacle à leur émancipation, à leur liberté. Elles veulent d’abord se réaliser avant de penser à faire des enfants. Pour les hommes, accepter cette envie de douceur et de tendresse qui leur donne envie d’être père, ça devient quelque chose qu’ils choisissent.»
Parité et égalité: Encore un effort, messieurs!
Traditionnelle reine du foyer, recluse dans sa cuisine, la femme a mis des millénaires pour s’extirper de ses marmites et de ses marmots, au grand dam des ces mâles qui voient d’un mauvais œil cette féminine concurrence débouler sur le marché du travail. Si les progrès sont spectaculaires, la route vers l’égalité et la parité au travail est encore longue!
Majoritaires dans les amphis, les femmes sont aussi celle qui réussissent le mieux. Pourtant, on note encore des différences significatives:
- l'écart de rémunération se stabilise à 15% depuis 2003 (il était à 16% en 2000)
- la ségrégation sectorielle et occupationnelle par sexe ne baisse pas et augmente même dans certains pays
- la part de femmes dirigeantes dans les entreprises stagne à 33% et progresse difficilement au niveau de la représentation politique
- l'équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée reste précaire (le taux d'emploi des mères de jeunes enfants n'est que de 62,4% contre 91,4% pour les pères)
- 76,5% des travailleurs à temps partiel sont des femmes
- le recours au travail temporaire est également plus répandu chez les femmes (15,1% contre 14 % environ chez les hommes)
Ce déséquilibre professionnel n'est pas sans effets sur le contexte social des femmes:
- le chômage de longue durée est plus fréquent chez les femmes (4,5% contre 3,5% chez les hommes)
- le risque de pauvreté, en particulier chez les femmes de plus de 65 ans (21%, soit 5% de plus que pour les hommes), est renforcé par un parcours plus court, plus lent et moins rémunérateur dans le monde du travail
Travail et confitures
Pour Évelyne Leonard, Professeur à l’Institut d’Administration et de Gestion et chercheuse à l’Institut des Sciences du Travail de l’UCL, l’écart de salaire entre homme et femme est rarement justifiable: «C’est sûr qu’on pourrait dire par exemple que les femmes qui 'choisissent' d’avoir une famille ou qui choisissent des métiers qui, par nature, sont moins qualifiés, à temps partiel ou avec des interruptions de carrière, doivent s’attendre à se retrouver avec un salaire moindre, mais pour moi, c’est une explications qui n’en est pas une.»
L’explication semble pourtant toute trouvée: «La majorité des femmes fait partie du salariat tertiaire d’exécution: employées, caissières, vendeuses, femmes de ménage... Paradoxalement, dans les métiers qui étaient déjà les plus féminisés, la part des femmes a encore plus augmenté ces dix dernières années. Certains métiers s’ouvrent, mais, globalement, l’emploi féminin ne se diversifie pas. Sur trente et une catégories socioprofessionnelles, six concentrent à elles seules 61% de l’emploi des femmes, contre 52% en 1983. Les femmes ont payé cher la crise de l’emploi: elles sont plus souvent au chômage, plus nombreuses en statut précaire et davantage parmi les travailleurs pauvres. Parmi les 3,2 millions de salariés qui gagnent moins que le Smic, 80 % sont des femmes. Nos sociétés tolèrent cette formidable inégalité.»
Au delà, Évelyne Léonard s’interroge: «Pourquoi est ce qu’on estime qu’une infirmière doit être moins bien payée qu’un contremaître? Pourquoi les fonctions occupées en majorité par des femmes sont, à niveau de formation ou de responsabilité équivalentes, systématiquement moins bien payées que des fonctions occupées majoritairement par des hommes? On va dire par exemple que les femmes font des métiers moins lourds. Un cheminot ou un ouvrier dans la métallurgie a-t-il un travail plus pénible qu’une infirmière ou qu’une caissière dont les tâches n’ont connu aucune automatisation contrairement à la métallurgie. De plus, les inégalités qui persistent sont de plus en plus incompréhensibles: les femmes n’interrompent plus leur carrière quand elles ont des enfants en bas âge et ont largement rattrapé leur déficit en matière d’éducation.»
Dans la tête des employeurs, l’équation femme = mère = interruption de carrière en justifie souvent que le salaire d’une femme vaille 85% de celui d’un homme. De plus, pour ces dirigeants, la notion que le salaire de la femme ne serait qu’un salaire d’appoint est toujours présente. Évelyne Léonard pointe la phallocratie qui règne à la tête des entreprises pour expliquer la persistance du "plafond de verre" qui tient les femme à l’écart des postes à responsabilité. «Je me souviens après mes études d’avoir passé un entretien dans une grande banque belge, je me suis retrouvée face à une rangée de vieux messieurs dont l’un m’a demandé comment je comptais "concilier ma vie professionnelle et mon envie de confiture". De manière générale, l’image reste selon laquelle un bon dirigeant est quelqu’un qui ne compte pas ses heures. Une femme qui travaille chez elle après avoir été chercher ses enfants, ça ne se voit pas. Et puis on a toujours tendance à recruter son semblable. Il n’y a qu’à voir la composition des conseils d’administration.»
Qui va passer l’aspirateur?
«Pour faire bouger les choses sur le plan des salaires, il faut veiller à faire respecter la loi,» nous dit elle. «L’arsenal législatif est assez complet, mais il faut mettre en place des systèmes de surveillance et de contrôle pour voir si la loi est bien appliquée. Au Québec, ils ont mis sur pied une commission de l’équité salariale qui mesure les salaires à travers différents secteurs. Elle veille à ce que non seulement à travail égal, mais à niveau d’étude et à charge de travail équivalents, le salaire soit égal. Il faut également changer la perception du travail et de la carrière, favoriser le télétravail, permettre les congés de paternité, moins se focaliser sur les heures prestées».
Pour Jacques Marquet, professeur de sociologie à l’UCL, «la question est de savoir si les hommes vont, en contrepartie, davantage investir le champ domestique. Les évolutions qui ont lieu en ce sens sont très lentes. Pendant des millénaires, l’identité des hommes a été définie par leur statut à l’extérieur, notamment au travail. Dans les enquêtes concernant les hommes qui choisissent d’investir le champ domestique, et donc de désinvestir le champ professionnel (je ne parle pas de donner un coup de main le soir pour la cuisine ou la vaisselle, mais bien du cas des hommes au foyer), on remarque que le très large majorité des hommes qui font ce choix ont par ailleurs peu de perspectives professionnelles.» Si madame s’en va jouer les working girls, qui préparera les fish sticks de Kévin pendant que maman signera des contrats à Dubaï ou Singapour? Qui passera l’aspirateur quand elle se tapera un 18 trous avec le directeur général? Si les femmes ont réussi à sortir de leur cuisine, c’est à condition d’y revenir tous les soirs. Selon l’enquête Eurobaromètre 2007, les tâches ménagères reviennent à 85 % aux seules femmes. Comme on le voit, si la mixité devient la norme au travail, le foyer reste, à leur corps défendant, le domaine réservé des femmes et les hommes ont encore du mal à mettre la main à la pâte…
Selon Évelyne Léonard, le plus grand défi est «dans la lutte au jour le jour contre les stéréotypes de genre. Quand on les sort par les portes, ils reviennent par la fenêtre. J’ai lu dernièrement une enquête commanditée par une entreprise à un bureau d’étude en marketing où on présentait la rigueur comme une caractéristique masculine et l’attention à l’autre comme une caractéristique féminine… Dans le grand public, il y a un grand travail d’éducation, d’image, d’exemple à suivre. Le fait de voir de plus en plus de femmes en politique est important, mais c’est dans les médias, et singulièrement dans la publicité que le plus gros travail reste à faire. C’est très agréable, à chaque salon de l’auto, de se sentir assimilée à une voiture… Dans les pubs radio, on est soit des hystériques soit des emmerdeuses.»
(AG)