Etre gay à l'université: C'est quoi le problème?
Lorsqu’on vous demande de rédiger un dossier sur le fait d’être homosexuel durant ses études, on a tendance à se demander où est le problème. L’homophobie est affaire de ‘vieux cons’ et la génération estudiantine actuelle a l’esprit suffisamment ouvert pour accepter un phénomène somme toute assez courant.
Que nenni! Il suffit de se rendre sur un campus – pourtant connu et reconnu pour une certaine liberté d’esprit – pour se rendre compte que l’homosexualité reste plus un sujet de railleries qu’une pratique sexuelle comprise et assimilée par le plus grand nombre. Entre celles et ceux qui revendiquent ouvertement, les autres qui rechignent à faire leur coming-out et les hétéros, le fossé est bien plus profond qu’on ne se plaît à l’imaginer. Certes, il n’est plus question ici de mettre les homosexuels au pilori et, pour la plupart des ‘homos’ (comme ils disent), la vie estudiantine n’a rien de fort différent que pour tous les autres étudiants. Pourtant, lorsqu’on prend les étudiants un par un, on se rend compte que le malaise existe.
Sorte d’ostracisme larvé, on se plaît à dire que l’on a un ami homo, une amie qui aime les filles. C’est dire si on n’a rien contre. Par contre, à la question de savoir si l’on a déjà été à une soirée organisée par le cercle, la réponse fuse : «mais pourquoi, je ne suis pas gay, moi». En d’autres termes, il semble de bon ton de dire que l’on apprécie les homos, mais, de retour à la réalité des choses, on se rend compte que la différence reste marquée comme au fer blanc. Une situation d’autant plus inquiétante qu’elle a tendance à exacerber les positions. Pire, les homophobes ne se cachent plus et certains débats auraient même lieu avec pour sujet principal de savoir si, oui ou non, il est vraiment naturel d’aimer quelqu’un du même sexe.
Si l’on souhaitait résumer les choses, nous dirions que tout le monde affirmera au monde son ouverture d’esprit, mais, en coulisses, fustigera des pratiques amoureuses teintées d’une forme de tabou. Au résultat, nous avons ressenti une forme de malaise lors de nos rencontres. Certes, le fait que des cercles dédiés existent, que des étudiants de même sexe s’autorisent le droit de se tenir la main et de s’embrasser au vu et au su de tous est une évolution indéniable des mentalités, mais celle-ci n’est pas le fait même l’université. Elle n’est que le reflet de la société entière et, dans les auditoires comme ailleurs, force est de constater qu’être homosexuel n’est pas vraiment être comme les autres. Tous les espoirs sont permis: l’évolution par rapport à il y a dix ans est impressionnante. On peut donc espérer que, d’ici dix ans, le communautarisme sexuel connaîtra, lui aussi, un coup d’arrêt. Question de patience…
Mise en garde
Les témoignages repris dans ce dossier n’ont pas valeur de sondage, mais reflètent un sentiment plusieurs fois rencontré lors de notre enquête. Cependant, celle-ci ne peut être considérée comme un constat objectif et exhaustif de la situation des homosexuels sur nos campus.
UNE LUTTE DE LONGUE HALEINE
Les efforts faits pour lutter contre l’homophobie ne datent pas d’hier et ne sont pas propres aux campus universitaires. Au quotidien, les effets ne sont pas aussi flagrants qu’on pourrait l’imaginer…
«Lorsque je vois une affiche pour le cercle étudiant gay, je ressens une curieuse sensation. Je suis convaincu que chacun a le droit de faire ce qu’il désire, mais je ne comprends pas que l’on affiche ses préférences sexuelles de la sorte.» Cette phrase est banale, maintes fois répétées auprès des étudiants hétéros dont on pourrait croire qu’ils ont l’esprit plus large que leurs parents et grands-parents. Pierre, l’étudiant interrogé et auteur de cette phrase, s’excuse immédiatement, craignant sans doute d’être taxé d’homophobe. Il n’est pourtant que le reflet visible d’une grande partie des étudiants qui n’entendent pas condamner, mais n’ont pas pour autant une attitude positive envers des personnes qui n’ont de différents d’eux que leur choix amoureux.
L’humour qui fait mal
Lorsqu’on parle à Yves, homosexuel qui a décidé de garder sa vie privée pour lui – «pas parce que j’ai honte, mais simplement parce que je considère que si l’on en porte pas sa religion sur le front, il n’y a aucune raison de le faire pour ses choix sexuels» -, on s’aperçoit bien vite que les moments de grincement de dents sont plus nombreux qu’on ne l’imagine. Etudiant en droit, Yves ne ressent pas de regards différents lorsqu’il est dans l’auditoire. «Nous nous fondons dans la masse. Un étudiant reste un étudiant. Mes journées sont exactement les mêmes que celles de tous les autres étudiants. Sinon que je dois régulièrement supporter des railleries indirectes qui me font mal,» indique-t-il.
Yves travaille comme livreur de pizzas à domicile. Un milieu extrêmement masculin, voire macho. Chaque soir, au moment d’enfiler son uniforme, il laisse son homosexualité au placard. «Ils ne comprendraient pas. La différence ne s’explique pas entre une Margherita et une Quatre Saisons. Du coup, je participe bon gré mal gré à cette ambiance graveleuse où une personne qui fait une erreur est forcément un PD et une autre se faisant mal rassure son entourage en rappelant, comme si c’était nécessaire, qu’elle n’est pas une tapette. Je n’ai jamais subi de véritable homophobie et, généralement, quand les gens avec qui je partage des activités au sein de l’unif apprennent mon homosexualité, les réactions sont plutôt neutres. Bien évidemment, certains auront tendance à s’asseoir un peu plus loin à table, d’autres me regarderont avec insistance, comme si je devais avoir sur le visage une marque d’homosexualité comme d’autres ont un vilain bouton dont ils ne savent se débarrasser.»
Néanmoins, les choses changent. Si ces insultes qui n’en sont pas vraiment peuvent blesser, Yves sait aussi qu’il lui est désormais possible de vivre ses amours au grand jour. Un malaise qui n’avait pas trouvé de réponse lorsqu’il était en humanités. «Plus jeune, je devais inventer des histoires à mes parents. Mon père revenait régulièrement à la charge. Pourquoi ne ramenais-je jamais une petite amie à la maison. Impossible de lui dire les choses. D’autant que mes amourettes d’adolescent ne survivaient généralement pas à mes changements de classe. Aujourd’hui, à l’unif, mon ami et moi sommes régulièrement dans les lieux de vie de l’université. Du coup, j’ai eu le courage de révéler mes préférences à mes parents qui, contre toute attente, ont plutôt bien pris les choses,» se souvient-il.
Vivre comme les autres
Les choses ne sont malheureusement pas toujours aussi simples. Pointés du doigt, les homosexuels vivent parfois de réels malaises face à leurs congénères. Pascal se souvient de ce TD où il discutait avec un ami jusqu’au moment où un autre garçon est venu susurrer à l’oreille de son interlocuteur qu’il était homosexuel. «J’ai vécu un grand moment de solitude. En quelques secondes, j’ai dû affronter une excuse bidon et l’ami s’est mué en copain gêné n’osant plus croiser mon regard. L’idée est encore tenace dans les esprits que nous sommes attirés par tous les garçons que nous croisons. Depuis, j’essaye au maximum de ne pas dévoiler ma vie avec un garçon. Il ne comprend pas bien d’ailleurs, lui qui a manifestement fait son coming-out dans son entreprise. Peut-être quand j’occuperai une place dans la société oserais-je faire de même» se résigne Pascal.
C’est d’ailleurs ce qu’il ressort de nos différentes rencontres, comme si l’adage populaire disant que pour vivre heureux il faut vivre caché était bel et bien vrai. Si l’homophobie ne s’exprime pas au grand jour à l’université et si l’on ne doit pas craindre les portes qui se ferment face aux gays de tout type, elle reste en filigranes, plus ou moins marquée chez les hétéros.
Retour de flamme
Il est vrai que l’université à ceci d’avantageux que toutes et tous peuvent y vivre librement, sans subir le qu'en-dira-t-on même si c’est au prix de certains compromis par rapport à ses propres convictions. On est donc loin de ce collège américain qui, voici quelques années, eut l’idée d’autoriser un jeune garçon à venir au bal de sa promotion avec son ami. Après une levée de boucliers de la part des parents d’élèves, mais aussi d’une partie des élèves eux-mêmes, l’établissement tint bon. Bonne idée? L’élève cause de tout ce remous eut d’abord l’impression de vivre une victoire pour comprendre ensuite qu’il venait de creuser un fossé entre lui et bon nombre de ses camarades. Autre mentalité? Ce n’est pas l’avis d’Yves. «Cette histoire est symptomatique de ce que les gays doivent vivre un jour ou l’autre. Etre surpris à la sortie du cercle homosexuel de l’université peut donner lieu à une rumeur se répandant comme une traînée de poudre. Personnellement, je ne m’inquiète pas des gens qui se détournent de moi parce que je suis gay, mais je sais que cela peut être à tout le moins déstabilisant.»
Informer… ou pas
Initiatives de certains cercles, des autorités académiques ou même des gouvernements, des campagnes 'd’information' sont régulièrement organisées. Tantôt destinées à aider les jeunes ayant des difficultés à assumer leurs orientations sexuelles, elles peuvent aussi avoir pour but de 'banaliser' une situation de fait et de tordre le cou à certaines idées reçues. «Je ne suis pas convaincu de leur efficacité,» assène Pascal. «Le plus souvent, elles sont caricaturales ou renforcent le sentiment d’appartenance à une communauté avec ce que cela peut avoir de phénomène de rejet de la part des autres communautés, et en particulier celle des hétéros.»
Si la situation dans les universités est loin d’être grave, elle n’a rien de désespéré. Pourtant, au fil de nos rencontres, force est de constater que, si nous avons rencontré de nombreux jeunes prêts à avouer leur homosexualité (pour autant qu’il doive s’agir d’un aveu, un terme souvent utilisé par les principaux intéressés), il y a toujours un 'mais' qui vient tempérer le message, les uns et les autres ayant vécu, un jour ou l’autre, une frustration plus ou moins grave par rapport à leurs choix de vie. Mais n’est-ce pas là le lot de tout le monde par rapport aux différents choix que l’on fait dans la vie? «Plus encore que l’homosexualité, ce sont les choix sexuels qui sortent de l’éducation judéo-chrétienne telle qu’elle nous est enseignée depuis la nuit des temps qui est en cause», conclut Yves. «C’est une question de temps. Les choses évoluent. Mais je ne me fais pas d’illusions: un tabou qui s’en va, c’est un tabou qui prend sa place…»
DES CERCLES PLUS GAYS QUE GAIS
Toutes les universités du pays possèdent un cercle géré par et pour les homosexuels. Rien d’étonnant à cela puisque toutes les tendances, philosophiques, religieuses ou politiques possèdent le leur. Mais si les cercles liés aux différentes facultés ont pour objet d’organiser la plupart du temps la guindaille estudiantine, il n’en va pas de même pour ces associations qui nous occupent.
Ils ont pignon sur campus et c’est tant mieux. Dans chaque université, un cercle s’est créé pour accueillir les étudiants souhaitant vivre au mieux leur homosexualité.
Ecoute et partage
Les témoignages de ce dossier le montrent: il n’est pas toujours facile de vivre son homosexualité, quand bien même on estime être passé du côté des adultes et que l’on souhaite que les autres aient des attitudes à la hauteur de ce statut un rien nouveau pour d’aucuns. En se présentant dans un de ces cercles, il est possible non seulement d’être écouté, mais aussi de partager des expériences, bonnes ou mauvaises, et d’ainsi se renforcer dans ses convictions amoureuses. Toutes les études le démontrent – et le phénomène n’est pas propre à l’université -: pouvoir exprimer ses ressentis ouvrent souvent la voie à des solutions pour vivre mieux, plus sereinement, en toute tranquillité.
Moins festifs
Inutile de voir dans ce titre un jugement quant à l’ambiance qui règne au sein de ces cercles. Au contraire. Généralement, l’ambiance est plutôt joyeuse. Il faut plutôt y voir une indication quant aux activités qui s’y déroulent. Ici, pas d’organisation de méga-soirées où la bière coule à flots. D’autres s’en occupent et, généralement, avec un talent consommé. Le but est tout autre et répond à une nécessité sociétale: permettre à des personnes vivant une même situation, parfois stressante ou anxiogène, de se retrouver et de puiser dans l’expérience des autres les armes pour mieux affronter ses années d’études.
Source d’informations
En un mot comme en cent, les cercles dédiés à la vie homosexuelle sur le campus et en dehors de celui-ci ont essentiellement une vocation informative. Où sortir, où rencontrer les bonnes personnes pour réussir ses études, comment participer à des activités permettant de rencontrer de nouvelles personnes… sans craindre les phénomènes d’homophobie ou de moquerie. Il existe mille et une raisons de rejoindre le cercle homo de votre université.
RÉALITÉ VRAIE & FAUX FANTASMES
L’homosexualité sur le campus ne se conjugue pas qu’au masculin. Et nombreuses sont les jeunes filles qui vivent une aventure lesbienne. Expérience ou révélation, elle se décline souvent sous le ton de la liberté.
Rien ne différencie réellement l’homosexualité masculine et l’homosexualité féminine. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de deux personnes du même sexe qui s’aiment et souhaitent partager tout ou partie de leurs existences. Pourtant, au fil de nos rencontres, il est apparu que les jeunes lesbiennes vivent très différemment leur préférence sexuelle et amoureuse.
Pour de vrai
Sophie sait qu’elle aime les filles depuis qu’elle a le souvenir de son premier sentiment amoureux. Mais son arrivée à l’université a été une véritable révélation: «Nous avions enfin le droit de vivre notre sexualité sans devoir nous cacher. C’est d’autant plus simple que l’homosexualité féminine est, le plus souvent acceptée. Mais je ne me fais pas d’illusions: si elle est à ce point admise par le plus grand nombre, c’est parce qu’elle n’est pas prise (à tort) au sérieux. Pourtant, j’aime ma copine comme mon frère aime sa petite amie. Il n’y a rien de différent.»
L’université est une sphère de grande liberté pour les jeunes qui s’y retrouvent. Le carcan familial est rompu et l’on peut vivre toutes les expériences que l’on souhaite. Sophie se souvient: «Quand je me suis inscrite en Histoire de l’art, j’ai commencé par multiplier les expériences. Je sais que plusieurs filles ont vécu cela comme quelque chose que l’on doit avoir fait au moins une fois dans sa vie. Mais cela passe. On en revient vite à des sentiments vrais.»
Fantasmes masculins
C’est là que des tensions peuvent apparaître. «Je me suis fâchée avec certains copains, notamment celui avec qui je partageais un petit appartement. Il ne s’est jamais rien passé entre nous. Un jour, je lui ai avoué que j’étais lesbienne. Il a plutôt bien pris la chose. Cela dit, il n’y avait pas de raison de mal le prendre. Ma petite amie est venue vivre avec moi. Un jour, mon colocataire est entré dans notre chambre et s’est glissé dans notre lit. Manifestement, il n’avait pas compris que notre histoire n’était pas un jeu, mais une vraie révélation de sentiments. D’ailleurs, quand je parle de mon homosexualité avec d’autres étudiants, la réponse qui revient le plus souvent est «Tu es sérieuse?» ou «Tu penses que cela va durer longtemps?»»
Le témoignage de Sophie le démontre: l’homosexualité féminine semble moins prise au sérieux que l’homosexualité masculine. Pire, elle donne naissance à des fantasmes auprès de certains hétéros convaincus de pouvoir jouer ‘le troisième homme’. Un phénomène qui revient beaucoup moins lorsqu’on parle d’une relation sentimentale entre deux garçons.