L'UNIVERSITÉ VIRTUELLE: Suivre les cours la tête dans le 'cloud'
Pour des raisons essentiellement économiques, les entreprises s’intéressent de plus en plus à ce que l’on appelle le télétravail, une sorte de compromis permettant à des employés de rester chez eux pour effectuer des tâches qui se faisaient auparavant au sein-même de l’entreprise. Ce concept semble vouloir, petit à petit, se transposer au monde de l’université. Il prend alors le nom d’université virtuelle. Mais est-elle aussi virtuelle que cela? Et, surtout, peut-elle réellement remplacer le modèle qui existe actuellement?
Le concept d’université virtuelle a de quoi séduire: sans plus sortir de chez soi ou de son kot, on pourrait suivre un cursus tout-à-fait normal, passer ses examens et, pourquoi pas, recevoir son diplôme via une messagerie sécurisée. Seulement voilà: non seulement on est très loin de cet état de fait, mais, en plus, il ne semble pas que cette virtualité soit du goût de chacun, autant auprès des enseignants que des étudiants qui y voient une désocialisation des études.
«L’université virtuelle est du pain béni pour l’étudiant qui aurait des difficultés à se lever pour un cours donné à 8 heures du matin»
En fait, l’université virtuelle existe déjà et, à entendre les différents acteurs de terrain, elle connaît même un certain succès. Il y a d’abord le caractère pratique qu’offrent les différentes possibilités de réseautage. Là où les étudiants d’une autre époque – pas si lointaine – devaient se rendre quasiment chaque jour devant des ‘valves’ pour vérifier si un cours était toujours d’actualité ou pour, fébrilement, découvrir la cote qui leur avait été attribuée, c’est désormais de la souris que toutes ces démarches s’effectuent. On ne fait plus la file durant de longues heures dans un secrétariat surchauffé. On clique, on s’identifie, on vérifie son programme et les changements apportés à celui-ci et, au final, on découvre ses points. Discret, pratique, mais, pour celui qui aurait des difficultés à gérer une cote d’exclusion ou même une cote bien plus basse qu’imaginée, c’est aussi vecteur de solitude. C’est d’ailleurs, sans doute, un des reproches que l’on entendra le plus quant à ce mode d’aborder l’université. Manifestement, lorsqu’on a 20 ans, rester cloîtré chez soi n’est pas une option et pleurer devant un 4/20 est moins douloureux lorsqu’on peut, après, refaire le monde autour d’une bonne bière ou d’un thé à la menthe.
Côté enseignants, l’université virtuelle offre, là aussi, de nombreuses possibilités. Un cours intéressant est un cours vivant, documenté, qui tient à la réalité de la vie réelle qui entoure l’université ou la Haute Ecole dans lequel il est donné. Se limiter à un syllabus devient une manifestation d’immobilisme qui a pour première conséquence de démotiver l’élève. Avec l’université virtuelle, l’enseignant possède un outil puissant lui permettant non seulement de mettre son cours en ligne au fur et à mesure qu’il avance dans celui-ci, mais aussi de l’enrichir de notions nouvelles qui ne se trouveraient pas dans son ouvrage de référence. Une petite vidéo d’une opération à cœur ouvert passionnera bien plus les étudiants en chirurgie qu’une belle coupe au fusain datant du 19ème. À ce niveau, toutes les sections sont égales devant le virtuel et l’on pourrait très bien imaginer que, de plus en plus, le concept-même d’université virtuelle prenne la forme, pour une part, d’un gigantesque réseau social où l’enseignant validerait les apports divers et variés de ses propres étudiants ou de confrères de la même université ou d’écoles complémentaires.
Inutile de se le cacher, l’université virtuelle est aussi du pain béni pour l’étudiant qui tantôt aurait des difficultés à se lever pour un cours donné – allez savoir pourquoi! – à 8 heures du matin, tantôt ne supporterait pas la promiscuité des auditoires parfois plus en surpopulation qu’une prison pour détenus dangereux en Amérique du Sud, odeurs comprises. Cet étudiant peut alors puiser allègrement dans l’université virtuelle de sa faculté les informations nécessaires à suivre un cursus sans devoir assister à l’un ou l’autre cours. Bien évidemment, dans ce cadre-ci, les excuses citées plus haut ne tiennent pas la route devant des parents un peu trop inquiets de voir leur chérubin (même si celui-ci a allègrement passé la barre des 20 ans) ne jamais sortir de ses plumes avant 15 heures.
«De plus en plus, les étudiants partagent leurs notes de cours via les réseaux sociaux»
On ne peut aborder le sujet de l’université virtuelle sans évoquer également les activités parallèles qui se développent autour de tel ou tel cours. À ce titre, les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans une activité forcément virtuelle qui touche presque tous les étudiants que nous avons rencontrés. De plus en plus, les étudiants partagent leurs notes de cours via des réseaux tels que Facebook, créent dans le Cloud des bibliothèques virtuelles où ils placent notes de cours ou documentations; en bref, mettent en place un réseau de communication et d’information qui échappe totalement au contrôle de l’université ou, plus simplement, des enseignants qui ne peuvent alors valider les informations échangées.
Pour un cours d’information politique, un élève avait décidé de suivre toutes les conférences données au sein de sa faculté, de les retranscrire et de partager ses notes via une page Facebook. Il n’a pas fallu deux semaines de séminaire pour que l’information se répande comme une traînée de poudre auprès de l’ensemble des étudiants suivant ce même cours. Conséquence: les maîtres de conférence ont vu leur auditoire diminuer semaine après semaine pour, au final, ne plus compter que quelques étudiants. Certes, le fait que ces séminaires se déroulent un vendredi en fin d’après-midi n’engageait pas les étudiants à être de fervents auditeurs, mais quand même. Le chargé de cours a réussi à se faire accepter sur cette page Facebook pour y découvrir, certes, un beau condensé de tout ce qui avait été dit au fil de l’année, mais aussi de gigantesques erreurs dues à la mauvaise interprétation de l’étudiant. Les résultats de son examen, malgré les mises en garde du professeur, furent pitoyables. Peut-être a-t-on atteint là une des limites de l’université virtuelle qui est la confiance que l’on peut accorder à l’un ou l’autre de ses camarades d’auditoire dont on ne connaît, au final, que leur capacité à gérer un réseau social.
«On peut craindre que les études, autrefois première expérience de socialisation de pré-adultes quittant le nid familial, ne deviennent une activité extrêmement solitaire»
Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux ont également virtualisé les rapports entre étudiants. Si les TP restent un passage obligé pour les étudiants, leur présence étant la seule vraie obligation qui touche leur cursus, on remarque de plus en plus que les travaux, censés être effectués en groupe, sont divisés en chapitres, chacun effectuant les recherches (souvent par Internet) et rédigeant son chapitre pour ensuite désigner un des participants pour réunir les différentes parties et remettre un travail en apparence cohérent à son chargé de TP. En apparence cohérent? Récemment, à la relecture d’un de ses travaux dans une faculté de droit, un enseignant a été obligé de constater que deux étudiants, dans un groupe de trois, se contredisaient sur une prise de position quant à une affaire jugée. Clair, ça fait d’autant plus désordre que cela démontre que l’exercice perd d’une part sa valeur scientifique et, d’autre part, sa qualité de mise en commun de données récoltées par ailleurs.
On peut ainsi craindre que les études, autrefois première expérience de socialisation de pré-adultes quittant le nid familial, ne deviennent une activité extrêmement solitaire, les seuls moments de ‘retrouvailles’ étant le passage des examens. Certes, il reste heureusement la guindaille qui permet à l’un ou l’autre de se forger de vraies amitiés, mais c’est là un autre débat.
«Aux États-Unis, de plus en plus de professeurs donnent cours devant deux ou trois caméras»
L’autre question à se poser est de savoir si l’on ne risque pas, avec l’avancée des technologies et des capacités de celles-ci, de virtualiser complètement le cursus universitaire comme cela peut être le cas, pour en revenir à une analogie précédente, dans le monde de l’entreprise où des responsables de succursales d’une même entreprise ne se voient plus jamais et communique uniquement par vidéoconférence. Le phénomène est rare, voire inexistant en Belgique, mais aux États-Unis, de plus en plus de professeurs donnent cours devant deux ou trois caméras. Leurs assistants ne sont plus alors chargés de répondre aux éventuelles questions des étudiants – ou à tout le moins ne sont plus seulement chargés de cette mission – mais doivent, le plus rapidement possible, effectuer un montage intéressant incluant des inserts de diagrammes et autres illustrations afin de le mettre en ligne et de permettre ainsi à des étudiants se connectant avec login et mot de passe de suivre le cours dans les conditions du direct comme diraient les animateurs télé d’aujourd’hui.
Mieux encore, certaines universités américaines, largement sponsorisées par de grandes marques tantôt de boissons gazeuses tantôt de connexions Internet, offrent même la possibilité aux étudiants de suivre le cours en direct, comme s’ils étaient assis dans l’auditoire. En Californie, des professeurs ont même testé la possibilité d’organiser des séances de questions/réponses sans qu’aucun étudiant ne soit présent dans l’auditoire. Sur un écran, le professeur et les étudiants connectés à un même serveur entendent les questions des uns et des autres. Est-ce l’avenir de nos universités? Certains témoignages outre-Atlantique semblent indiquer le contraire. Si les étudiants apprécient de pouvoir revoir tout ou une partie d’un cours pour parfaire leurs connaissances, ils semblent préférer la vie des campus et se déplacer pour vivre leur apprentissage les pieds bien sur terre et pas la tête dans le Cloud. Côté profs, même constat: il est extrêmement démotivant de regarder une caméra et de devoir s’imaginer que quelques dizaines d’étudiants sont scotchés devant l’écran de leur ordinateur, assis à leur table de travail ou tout simplement vautrés au fond de leur lit.
Pourtant, cette virtualisation des cours possède également des avantages indéniables. Le premier d’entre eux serait de permettre aux étudiants ayant manqué un ou deux cours de se rattraper tout en pouvant prendre leurs propres notes durant l’exposé dont on sait qu’elles sont déjà une étape vers l’apprentissage de la matière. Dans un second temps, elle permettrait aux étudiants ayant suivi le cours de faire une sorte de rattrapage volontaire pour les matières mal comprises et comprises de façon parcellaire. De nombreux étudiants se plaignent de la surpopulation des auditoires, de leur incapacité à se concentrer lors des exposés et d’ainsi avoir la sensation de perdre leur temps. C’est souvent une cause de décrochage qui ne peut bien évidemment se faire ressentir que lors des examens.
«Tous les étudiants semblent adhérer totalement à l'université virtuelle»
L’université virtuelle s’installe petit à petit dans nos habitudes. Cela commence par aller chercher son horaire de cours sur un site plutôt que dans un couloir, mais cela avance à grands pas. Les notes de cours s’échangent par mail d’abord, sur des réseaux sociaux ensuite. Là où on avait une bonne copine qui avait pris des notes du tonnerre, on a aujourd’hui quelqu’un que l’on ne connaît pas qui a eu la bonne idée de mettre ses notes au propre dans un fichier Word ou PDF et qui a la gentillesse de le mettre à la disposition du plus grand nombre. Mais l’expérience virtuelle ne devrait pas s’arrêter là. Plusieurs professeurs nous ont dit vouloir utiliser les performances de l’université virtuelle pour apporter plus de vie et d’information à leurs cours. On pense par exemple à ce professeur de sciences politiques qui souhaite pouvoir entrer en contact avec des responsables des Nations-Unies pour un ‘jeu’ de questions-réponses avec ses étudiants. Ou encore à ce professeur en marketing qui fera participer un ponte de la publicité directement depuis Paris ou n’importe quelle autre ville du monde.
Alors, le verdict? Bien ou pas bien? Après avoir interrogé les étudiants à brûle-pourpoint, tous semblent montrer une adhésion totale à l’université virtuelle parce que tous y voient, ici et là, un moyen de se faciliter la vie. C’est d’ailleurs sans doute vers cela que doivent mener les développements de cette université virtuelle. Lorsqu’un professeur parle d’un jugement qui vient de tomber, pouvoir le placer immédiatement dans un espace virtualisé offrira un plus indéniable à l’étudiant qui souhaite augmenter ses notes et son syllabus d’informations complémentaires. L’université virtuelle permettra aux étudiants d’effectuer des tests leur permettant d’évaluer en âme et conscience leur niveau et d’ainsi diriger leur étude vers certains points moins bien maîtrisés.
L’université virtuelle n’est pas bonne ou pas bonne en soi. C’est ce que l’on en fait qui modifiera la manière d’aborder les études et de construire son bagage avant d’entrer dans le monde professionnel. Une chose est certaine: elle permettra de répondre au nombre croissant d’étudiants qui garnissent les auditoires des universités et autres Hautes Ecoles, mais aussi d’améliorer la qualité des cours prodigués. A moins, comme c’est trop souvent le cas, que les serveurs ne suivent pas et déclarent forfait, par exemple au moment pour les étudiants d’aller consulter les notes obtenues aux examens.
Ils témoignent…
Thomas
Etudiant en 2e BAC en sciences politiques
«Suivre les cours ‘à la carte’ a ses limites»
«Lorsque j’ai appris la possibilité de suivre les cours en streaming sur son ordinateur, j’ai regretté que l’université où je suis mon cursus ne me permette pas ce genre de facilité. Mais, à bien y réfléchir, l’université est déjà un environnement où les obligations sont minimes. Me permettre de suivre les cours ‘à la carte’ serait sans doute revenu, à terme, à ne plus suivre les cours du tout. Entrer dans une dynamique n’est pas facile. Celle de vouloir absolument tout assumer seul, sans cadre, l’est encore plus. À l’inverse, j’apprécie que les profs nous mettent des informations complémentaires sur des serveurs. Cela permet de guider nos recherches pour les travaux pratiques. En plus, en réfléchissant un peu, on sait très bien que les informations complémentaires à celles reprises dans le syllabus ont de fortes chances de se retrouver à l’examen…»
Marc
Professeur en comptabilité analytique
«Attention aux abus»
«Je sais que je vais passer pour un rétrograde si je ne m’émerveille pas du flux d’informations qui existe entre les étudiants qui, par là, s’entraident dans la réussite de leurs études. Mais je me dois, en tant qu’enseignant, de mettre des limites à ce tout au virtuel. Certes, il est pratique de recevoir les notes de potes qui ont suivi le cours. Mais de plus en plus souvent, les notes sont celles de copains de copains et on n’est plus capable d’en vérifier la pertinence. De plus, on n’a pas encore fait mieux qu’un cours pour permettre un échange entre élèves et professeur. Je me vois mal devant une caméra à donner mon cours comme une machine. Le cours en lui-même est écrit et le syllabus est un ouvrage de référence. C’est le lien entre les personnes qui fait l’intérêt du propos et qui soutient sa compréhension.»
Yannick
Etudiant en dernière année de marketing
«Le net est une source d’informations inépuisable»
«Je n’ai pas eu la chance de pouvoir faire des études et de ne me concentrer que sur celles-ci. Pour pouvoir les payer, mais aussi simplement pour vivre (ndlr: Yannick vit sans ses parents), j’ai dû me mettre à travailler. J’ai essayé de ne rater aucun cours, mais c’est difficile, et ce malgré un patron compréhensif. Ma chance est d’avoir eu un prof qui, après chaque cours, mettait ses slides en ligne. En plus, il avait créé une adresse mail spécifique où l’on pouvait poser ses questions. Celles-ci étaient reprises sur un site avec des réponses rédigées par lui et par ses assistants. Cela a vraiment boosté ma connaissance de certains sujets. Aujourd’hui, je suis en train d’écrire mon travail de fin d’études. Là aussi, le fait de pouvoir me rabattre sur des sources virtuelles me fait gagner énormément de temps.»