DOSSIER: Des étudiants et leurs passions dévorantes
Si la vie d’étudiant est passionnante en soi, nombreux et nombreuses sont celles et ceux qui nourrissent une autre passion, plus ou moins dévorante. Pour certains, il s’agit d’un moteur. Pour d’autres, c’est un véritable frein dans le bon déroulement de leurs études. Rencontres…
Nous ne parlerons pas ici des passions passagères que nous vivons tous avec plus ou moins d’intensité. Qui ne s’est jamais vu naître une passion pour le tennis aux alentours du mois de juin, lorsque la finale de Roland Garros a le bon goût de correspondre avec la veille d’un examen d’économie politique. Et ne parlons pas de ces personnes mues par de bonnes intentions qui ont été dans un grand magasin de sport pour s’acheter l’attirail complet du parfait joggeur et qui, plusieurs semaines plus tard, n’ont toujours pas déchiré l’étiquette de leur nouveau training. Non, nous parlons ici de vraies passions, de celles qui vous prennent aux tripes du matin au soir et pour lesquelles la Terre pourrait s’arrêter de tourner. Et si la Terre, justement, ne s’arrête pas de tourner, ce sont parfois les études qui en pâtissent… ou pas.
Triple salto entre les cours
Catherine ne connaît pas encore la pression universitaire. C’est pour bientôt. Actuellement, elle effectue une année préparatoire pour pouvoir passer le concours d’entrée en Polytechnique. Pour elle, les études universitaires, c’est un regain de liberté, la possibilité d’aménager son horaire pour qu’il corresponde mieux à ceux de sa passion. Actuellement, Catherine est en rhéto et, le samedi matin, elle prend des cours de mathématiques. Sauf que le samedi matin, c’est aussi le jour où elle doit parfaire son salto avant pour la prochaine compétition qui aura lieu au mois de juillet. «Cela fait six ans que je fais de la gymnastique rythmique et sportive. J’ai cru que je devrais tout arrêter pour pouvoir faire les études que j’ai choisies. J’en ai été malade.»
Mais Catherine a du talent, pour les mathématiques comme pour la gymnastique. S’il était impossible de changer le cours suivi par quelques étudiants toutes les semaines, son entraîneur a aménagé son propre horaire. Du coup, à la sonnerie des cours, à l’école, elle doit sprinter jusqu’à la salle de sport pour vivre deux heures d’entraînement pour le moins intense. «Ajoutez à cela le temps pour me changer, la douche et le temps nécessaire à mes études et vous imaginerez les soirées que je m’offre. Le mercredi, c’est relâche. Il faut que mon corps se repose, m’a dit mon entraîneur. Je ne suis pourtant pas certaine de supporter le rythme encore longtemps. Heureusement, normalement, à partir de septembre, je suis à l’unif. Mon entraîneur pourra me voir en journée, entre les cours. Je retrouverai donc des soirées normales…»
Quand on demande à Catherine ce qui lui manque le plus, la réponse ne se fait pas attendre: «Les sorties entre copines, le vendredi soir. Désormais, j’ai un entraînement et je suis tellement claquée à la fin de celui-ci que je n’ai aucune envie d’aller les retrouver. Je n’arrive jamais à me mettre dans l’ambiance.» Le point positif de cette histoire est que Catherine a un supporter de taille, Jonathan, son petit ami depuis plus d’un an. «Il évite de sortir les soirs où je suis disponible. Quand il organise quelque chose avec mes copines, c’est toujours le mercredi ou le samedi. Et il tient compte du fait que je dois profiter de ces jours-là pour me reposer. C’est vraiment chouette de pouvoir me reposer un peu sur lui.»
Ne parlez pas pour autant à Catherine d’arrêter. «Les études? Il n’en est pas question. D’aussi loin que je m’en souvienne, c’est ce que je veux faire. Le sport? Je pense que j’ai besoin de l’adrénaline des compétitions pour tenir debout. Malheureusement, dernièrement, je me suis légèrement blessée. Cela pourrait signer l’arrêt des concours. Si c’était le cas, j’y verrais peut-être un signe que je dois faire des choix…»
Échec mais pas mat
Pierre est étudiant dans une grande école de commerce bruxelloise. En dernière année. Les travaux se multiplient, le plus souvent en groupe. Il faut pouvoir se faire une place dans un monde déjà très compétitif, malgré le fait que l’on soit toujours aux études. Depuis quelques semaines, Pierre s’est trouvé une nouvelle passion: les échecs. «Je n’avais jamais touché une pièce d’échecs avant. Pour moi, c’était un jeu de vieux. Les circonstances ont fait que je me suis retrouvé un soir avec des amis et que l’un d’entre eux m’a mis au défi de le battre. Bien évidemment, je me suis fait laminer. Une fois, deux fois… J’aimais la façon de réfléchir. La nécessité de prévoir plusieurs coups à l’avance pour avancer ses pièces. Cela ressemble très fort aux projets que l’on nous demande de construire en cours.»
Après, c’est le processus normal pour une passion qui ne demande en somme ni place ni gros investissement. «J’ai téléchargé des applications gratuites sur mon smartphone. Dès que j’ai quelques minutes devant moi, je lance une partie. Je ne les termine pas toutes. Mais cela a un effet très apaisant sur moi. Je suis obligé de me concentrer, de focaliser mon attention sur autre chose que le bruit qui m’entoure. Curieusement, cela me permet aussi de reprendre mes travaux universitaires beaucoup plus concentré et donc, efficace.»
Le problème, pour Pierre, est que ce jeu est devenu addictif. Il ne se passe plus une journée sans qu’il veuille jouer une partie avec quelqu’un. «Je pense que j’ennuie un peu mes potes. Tous les jours, c’est la même question: une partie d’échecs? C’est quand même plus gai de jouer face à quelqu’un que face à une machine. J’ai déjà réussi à faire l’un ou l’autre adepte. Du coup, on s’est demandé si on ne mettrait pas sur pied un club à l’unif, une sorte de cercle qui troquerait les pintes contre des chevaux, des fous et des rois. Une chose est certaine: je stresse parfois de ne pas pouvoir remettre mes travaux à temps. Curieusement, quand je suis pris dans la spirale de cette énergie négative, j’ai compris que prendre le temps d’une partie ou de quelques coups pouvait m’aider. Aux échecs, on dirait que c’est reculer pour mieux sauter. C’est assez vrai. Les échecs m’ont permis de prendre du recul. Et jusqu’à présent, ce ne sont pas mes parties d’échecs qui ont réussi à me mettre échec et mat au niveau de mes cours.»
Game Over!
Antonin est étudiant en sciences politiques. Enfin… Etait étudiant puisqu’il a définitivement raccroché cette année après avoir échoué une deuxième fois sa deuxième Bac. Et pas de recours possible dans sa situation. En outre, il lui aurait été difficile d’aller défendre son dossier devant le rectorat. On n’imagine mal un étudiant se présenter devant les autorités universitaires pour expliquer que des parties de jeux vidéo ont eu raison de sa volonté d’étudier. C’est pourtant ce qui est arrivé à Antonin. «Je n’ai pas peur de dire que c’est comme une drogue. Je n’ai rien vu venir et, encore aujourd’hui, j’ai de grosses difficultés à pousser sur la touche ‘off’,» avoue-t-il.
Antonin, nous l’avons rencontré chez lui. Son environnement dénonce en effet une passion dévorante. Le kot est petit, très petit. Ce que l’on voit, dès qu’on entre, ce sont les trois gigantesques écrans 27 pouces. «Je me les suis achetés en travaillant comme livreur pour une pizzeria près de chez moi. J’avais besoin de ça pour m’immerger pleinement dans mes jeux. C’est vrai qu’ils prennent de la place, mais je ne me sens vraiment bien que lorsque je suis assis devant eux.» Et du temps devant ses écrans, il en passe. La nuit, surtout. Ses jeux l’emmènent dans des guerres, passées ou futuristes. Il joue en ligne, avec des joueurs de partout dans le monde. «Cela a un effet pervers. Nous n’avons pas d’heure. Quand c’est la nuit ici, c’est forcément le jour ailleurs, et inversement. Au début, je trouvais ça drôle. J’ai passé une première nuit blanche à jouer contre des mecs aux États-Unis. J’étais surexcité. J’avais formé une équipe avec un autre joueur, un Parisien. Nous les avons battus. Je ne savais pas encore que le jeu allait définitivement me battre.»
Curieusement, Antonin suivait plutôt bien les cours. Ne manquait jamais un TP. «J’avais même pris l’habitude d’aller étudier à la bibliothèque pour, justement, ne pas me retrouver devant mes écrans. La tentation aurait été trop forte. Je n’aurais pas pu y résister. Mais jouer la nuit a quelque chose d’encore plus excitant. Du coup, même après avoir étudié, je rentrais et, plutôt que de rejoindre mes potes, j’attrapais mon clavier de joueur pour entamer des parties… et des parties… et encore des parties. Il n’a pas fallu longtemps pour que je sois K.O. Je vivais la nuit et dormais le jour. J’ai commencé à manquer des TP, à ne plus savoir me concentrer pour étudier.» Le pire restait à venir. Si sa première session s’est déroulée plus ou moins normalement, quelques échecs retentissants lui imposant d’étudier pendant les mois de vacances, la deuxième session s’est terminée sur un cauchemar. «J’avais étudié. Je ne suis pas complètement débile. Je savais que c’était ma dernière chance. J’étais en confiance pour l’examen que je devais passer le lendemain. Je me suis dit qu’une petite partie pourrait me décontracter. J’ai joué et, comme le dit l’expression qui chez moi n’est pas que figurée, je me suis laissé prendre au jeu. Études + jeu? Je me suis endormi sur mon clavier pour ne me réveiller qu’une bonne heure après le début de l’examen à huit heures.»
Antonin n’a toujours pas osé avouer son échec à ses parents. Il en a parlé à son frère et à sa belle-sœur. «Ils ont été hyper sympas. Ils m’ont expliqué que je devais commencer par essayer de résoudre mon addiction aux jeux électroniques. Je pourrais ensuite envisager de reprendre des études, ailleurs, dans un autre domaine. Je sais que la route est longue. Cela fait une demi-heure que nous parlons et, derrière moi, je sais que mes écrans sont là. Je n’attends qu’une chose: être seul et pouvoir m’y remettre…»
Sur les pointes… des pieds
Si les histoires dramatiques comme celles d’Antonin ne sont pas forcément nombreuses, on découvre ci et là des parcours pour le moins atypiques qui auraient pu se terminer une fois encore en catastrophe. Celui d’Olivia fait partie de ceux-ci. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Olivia a toujours dansé. Se retrouver sur scène, seule ou en groupe, lui procure une joie immense. Encore aujourd’hui, malgré les épreuves du passé, elle aime ça. Elle a simplement décidé de prendre les choses différemment.
«Cela faisait des années que je faisais de la danse. Mes professeurs voyaient en moi un futur talent. Mes parents continuaient à exiger que je fasse des études. J’arrivais à manager l’un et l’autre. Sans trop de problèmes. Ceux-ci ont commencé à se faire plus intenses quand je suis entrée à l’université. En architecture d’abord. J’ai été happée, consentante, dans les guindailles. J’ai pris un peu de poids. J’ai raté l’une ou l’autre répétition. Rien de forcément grave à mes yeux. Il n’en allait pas de même pour mes professeurs de danse. Ils avaient mis en moi de grands espoirs. J’étais en train de les décevoir. J’ai eu un mauvais déclic le jour où l’on m’a dit que, de toute façon, je serais toujours trop grosse. Je n’ai plus voulu m’alimenter convenablement. Les conséquences? Je ne tenais plus sur mes jambes lorsqu’il s’agissait de danser et j’étais totalement démotivée dans mes études.»
Les parents d’Olivia ont directement vu que quelque chose clochait. Malgré ses récriminations, ils l’ont retirée de l’école de danse où elle était depuis plus de dix ans et n’en ont pas fait un pataquès lorsqu’elle a avoué qu’elle n’avait pas envie d’être architecte. «Aujourd’hui, j’ai effectivement quelques kilos de trop et je danse uniquement pour mon plaisir, pour faire des petits spectacles juste pour ressentir l’excitation que peut nous transmettre le public, mais rien de plus. J’ai repris des études en comptabilité. J’aime ça. J’ai réussi tous mes examens en première session. J’ose à peine le dire, mais cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi bien dans ma peau…»
C’est évident, une personne n’est pas l’autre et vivre sa passion peut être aussi positif que négatif, nous l’avons vu au fil de nos rencontres. Il n’en reste pas moins que la passion, quelle qu’elle puisse être, est manifestement un exhausteur de bonheur pour l’être humain. Sans doute est-il dès lors important de ne pas la craindre, mais bien d’en faire une partenaire du quotidien. Elle ne pourra alors pas te dévorer de l’intérieur au point de te rendre asocial, de te faire perdre tes amis, voire même de rater tes études. Une chose est claire: en passion comme dans le reste, il faut raison garder…