Les Frères DARDENNE: "Maintenant, nous avons chacun notre propre Palme d'Or!"
Jean-Pierre et Luc Dardenne ont réécrit l'histoire au mois de mai de cette année. Six ans après
Rosetta, les frères liégeois remportent pour la deuxième fois la Palme d'Or au festival de Cannes avec leur nouveau film
L'Enfant qui est à l'affiche des salles belges pour le moment.
L'Enfant raconte l'histoire de Bruno et Sonia, 20 et 18 ans, qui se retrouvent confrontés à la naissance de leur premier enfant. Bruno (un rôle en or pour Jérémie Renier, qu'on avait pu découvrir en 1996 à peine âgé de 14 ans dans La Promesse, le film qui marqua la percée des frères Dardenne) veut toujours se faire de l'argent facile et décide donc de vendre son nouveau-né à une bande de trafiquants d'êtres humains.
Luc: C'est un garçon qui vit de petites choses,de vols, de petits trafics, il mendie à gauche et à droite… Il reste en effet toujours dans l'immédiateté. Il prend ce qu'il trouve: si il s'emmerde quelque part, il change d'endroit. Il n'est en fait attaché à rien au point que quand l'enfant arrive dans sa vie, il ne ressent absolument rien pour lui. Cet enfant ne représente pour lui qu'un objet qu'il pourra vendre au plus offrant.
GUIDO: Pourtant, son caractère je-m'en-foutiste le rend quelque peu sympathique durant les quinze premières minutes du film.
Jean-Pierre: Il est en effet plus intéressant d'avoir un personnage qui, dès le premier coup d'oeil, ne peut être catalogué comme sympathique ou pas. Il reste en effet un être humain dans toute sa complexité et malgré ce qu'il fait, on a essayé de donner au spectateur cette envie de s'attacher à lui, ce qui est nettement plus intéressant.
GUIDO: C'est alors qu'il décide de vendre son fils. Et il n'a pas l'air de se rendre compte de l'horreur de cette action.
Luc: Non, en effet, Bruno ne réalise pas ce qu'il fait. Il se dit même que Sonia pourrait encore l'aimer alors qu'il a vendu leur bébé, il pense juste: "Ah, ce n'est pas grave, elle est juste fâchée, ça va passer". Il ne se rend donc pas compte de la gravité de son acte.
GUIDO: Vous avez eu l'idée de ce film en voyant passer dans la rue une jeune mère avec son landau…
Jean-Pierre: En effet, nous avons ensuite imaginé cette histoire à partir de la personne absente, le père. Nous avons beaucoup parlé de l'identité du père, qui il pouvait bien être et comment il aurait pu réagir face à la naissance de cet enfant. C'est ainsi que pendant des mois, nous avons mis des tas d'idées par écrit. Ensuite, mon frère a écrit une première mouture du scénario que j'ai lue et à laquelle j'ai ajouté mes remarques. Après neuf ou dix versions, nous avions le script définitif. Mais le travail d'écriture, c'est le travail de Luc.
Le spectateur a toujours raison
GUIDO: Vous êtes connus pour ne montrer aucune compassion pour vos acteurs, comme lors de la scène très réaliste durant laquelle Bruno et son jeune acolyte sont à deux doigts de se noyer dans la rivière. On sent une réelle panique de la part du jeune acteur à ce moment très précis.
Luc: Dans une eau froide et dégueulasse, en plus! Il y a avait quand même deux hommes-grenouilles dans le fond de l'eau, un qui lui tenait la jambe pour qu'il coule et l'autre qui était relié à une corde. Grâce à cette corde, il savait s'il se passait quelque chose, vu qu'on n'y voyait rien dans cette eau. Les acteurs étaient donc en sécurité et portaient des combinaisons qui les réchauffaient. (rires) Vous pensiez qu'ils paniquaient vraiment? Cela prouve que nous travaillons avec de très bons acteurs!
GUIDO: Une fois qu'ils ont réussi à sortir de l'eau, Bruno essaie de réchauffer le gamin. Est-ce là le moment où il s'aperçoit qu'il peut lui aussi avoir la fibre paternelle?
Jean-Pierre: On pourrait le penser, en effet…
Luc: Mouais… Pour nous, il n'y a pas un moment où on peut se dire "C'est maintenant qu'il réalise".
Jean-Pierre: Mais ce moment très précis peut être repris comme un moment-clé, sans aucun doute.
Luc: Si vous trouvez que ce moment est le tournant du film, OK, mais j'aurais aussi bien compris que vous m'indiquiez une toute autre scène. Si vous pensez plutôt que ce n'est qu'à la fin que Bruno a compris, je suis aussi d'accord. Ce qui est important pour nous, c'est que cette trajectoire morale et intérieure de Bruno soit invisible. On ne sait pas filmer ce qu'il y a à l'intérieur, c'est au spectateur de s'imaginer ce qui se passe dans sa tête.
GUIDO: Donc, un spectateur a toujours raison?
Jean-Pierre: En effet!
Des mobylettes et des fauteuils en cuir
GUIDO: A un certain moment, on découvre Jérémie Renier sur sa mobylette. Est-ce là un clin d'œil à la scène d'ouverture de La Promesse?
Luc: Oui, c'est clair que c'en est un, mais ce n'est pas la raison pour laquelle on l'a fait. Les mobylettes sont le seul moyen de se déplacer dans le milieu de Bruno. Ils n'ont pas de voitures et les mobylettes sont utiles pour voler des sacs, par exemple. Mais, je peux comprendre que cela vous ait fait penser à La Promesse. On s'en doutait en le faisant. On a même tourné la scène de la poursuite au même carrefour, à Seraing.
GUIDO: Etes-vous en quelque sorte des héros à Seraing ou les gens estiment-ils que vous faites de la mauvaise pub pour leur région?
Luc: On est devenus citoyens d'honneur de la ville de Seraing…
Jean-Pierre: Ce qui veut dire qu'ils nous aiment bien!
Luc: Sauf peut-être les grands commerces. A Seraing, vous avez des énormes magasins qui vendent des fauteuils en cuir ou des caravanes. Ils se disent donc peut-être: "les Dardenne vont de nouveau salir l'image de Seraing dans leur nouveau film". C'est fort probable, même s'ils ne nous l'ont jamais vraiment dit en face.
Jean-Pierre: Cependant, nos films ne sont pas axés sur la vie à Seraing, ce sont en effet plutôt des portraits d'un certain milieu social. Nos personnages auraient très bien pu habiter à La Louvière ou à Anvers, cela n'aurait fait aucune différence. Nos histoires ne sont pas propres à une région précise.
Pas de cinéma belge
GUIDO: On a l'impression que le cinéma wallon devient de plus en plus intéressant. Quel est votre avis là-dessus?
Jean-Pierre: (hausse les épaules) Il n'existe pas de business cinématographique en Belgique. Le cinéma belge n'existe pas en soi. Il y a des choses tellement différentes, chacun fait son chemin, tous ces projets individuels sont différents les uns des autres.
Luc: Il y a une certaine politique du gouvernement qui suit les auteurs et qui fait moins attention à l'aspect commercial. Quelqu'un qui a fait un mauvais film, qui n'a pas eu beaucoup de succès, aura une seconde chance. Nous en sommes le meilleur exemple: notre film Je Pense à vous de 1992 n'était pas un bon film. Pourtant, on nous a encouragé à continuer parce qu'ils pensaient qu'on avait quelque chose à dire.
GUIDO: Cette seconde Palme d'Or était-elle plus prédictible que la première pour vous?
Jean-Pierre: C'est étonnant à chaque fois. La première fois, on ne s'y attendait pas du tout. Cette fois-ci, on nous a dit de revenir au gala sans les comédiens. Et normalement, quand on reçoit la Palme d'Or, on nous demande de venir avec toute l'équipe à la cérémonie de remise des prix. On s'attendait donc à un prix mais pas à la Palme puisqu'on nous avait demandé de revenir sans les comédiens. C'était donc la surprise totale, mais une belle surprise! On avait donc mal interprété la lettre d'invitation! (rires)
Luc: Oui, et au moins maintenant, nous avons chacun notre propre Palme d'Or sur notre bureau! (rires)
(HDP)