BOULI LANNERS: «Je suis étonnamment serein»
Après l'immense succès des Géants, Bouli Lanners est de retour sur les écrans avec Les premiers les derniers, un film dans lequel il partage l'affiche avec Albert Dupontel. Nous l'avons rencontré pour en savoir plus sur ce film sombre mais tout aussi positif.
GUIDO: Votre nouveau film sort en Belgique le 24 février. Dans quel état d'esprit êtes-vous pour le moment? (ndlr: l'interview a eu lieu le 4 janvier dernier)
Bouli Lanners: Je suis étonnamment serein. Pourtant, je ne le suis pas souvent, c'est peut-être l'âge qui m'apporte une certaine sérénité. Parce que je sais que j'ai fait le film que je devais faire à ce moment-ci; je l'assume totalement. Je n'ai plus les inquiétudes que j'avais au début où on se sent forcément très jugé. Je me réjouis vraiment de le sortir et d'en parler. Ensuite, je me réjouirai de passer à autre chose.
«Les premiers les derniers est mon film le plus positif»
GUIDO: Suite au succès public et critique des Géants, a-t-il été facile pour vous de vous remettre à l'écriture d'un nouveau film?
Bouli Lanners: Il y a eu des hésitations, un an de 'fausse écriture' où j'étais pris dans une logique d'agenda, essayant de garder le même rythme, mais je n'étais pas prêt à écrire à ce moment-là. Ce n'est qu'un an après que tout s'est mis en place, que l'étincelle est revenue et que la machine est repartie. C'est comme dans la peinture ou l'écriture, il y a des moments où ça marche et d'autres où ça ne marche pas. Par exemple, l'écrivain de Game of Thrones n'arrive pas à finir son roman pour l'instant, ce que je comprends totalement!
GUIDO: Dans Les premiers les derniers, on trouve un viaduc à l'abandon, deux chasseurs de prime à la recherche d'un téléphone, un couple de simples d'esprit persuadés de vivre la fin du monde, une momie et même… Jésus! Comment tous ces éléments se sont-ils intégrés les uns aux autres pour donner ce film émouvant et très réussi?
Bouli Lanners: Cet aqueduc, cette rampe de lancement était juste un point de départ artistique pour mon film. Je me suis ensuite nourri de cette année de non-écriture et de cette pensée négative qui s'installe de plus en plus dans notre société. J'étais également malade à ce moment-là; je me suis donc nourri de toutes ces choses pour en tirer une histoire. Les ingrédients se sont mis en place assez naturellement et j'en suis arrivé assez vite à une structure qui fonctionne par couples. J'avais envie de parler de l'échéance éventuelle de la vie. Mais aussi quelque chose de positif. Parce que finalement c'est mon film le plus positif car il délivre un message d'espoir.
GUIDO: Au milieu d'une galerie de personnages tous plus agressifs les uns que les autres, on retrouve Esther et Willy, deux jeunes adultes très purs pour lesquels on sent que vous avez une tendresse particulière.
Bouli Lanners: Ils sont un peu en effet mon fantasme de l'homme parfait, de l'homme primitif en quelque sorte. D'où le titre du film. Ils sont pour moi comme les premiers hommes, dotés d'un amour et d'une pureté absolus. Je m'intéresse beaucoup à cette période du néolithique et je me demande souvent comment on a pu tout foutre en l'air en trente-mille ans! (sourire)
GUIDO: De nouveau, vous réduisez au maximum les références de temps et de lieu dans ce film, c'est important pour vous de viser l'universel dans vos œuvres?
Bouli Lanners: Je tends vraiment à l'universalité du propos et je fais abstraction de tout ce qui est sociétal, en sachant qu'il y a quand même une société derrière bien entendu. Je n'aime pas ce sentiment de territoire ou de nation qui réduit le spectre des possibilités. Même si on est dans des questionnements existentiels liés au monde d'aujourd'hui.
GUIDO: Si je vous décris comme un mélancolique optimiste, ça vous convient?
Bouli Lanners: Oui, je suis optimiste mais je ne suis plus quelqu'un de mélancolique. Selon moi, il n'y a pas de mélancolie dans le film car pour moi, c'est un état de dépression grave qui amène à vivre une espèce d'ennui de la vie. Il y a une sorte de rejet de la vie dans la mélancolie. Or dans mon film, c'est exactement le contraire: on a peur de ne plus vivre. On est passé d'une société mélancolique à une société qui vit dans la peur. Le tout, c'est de savoir comment vivre ça. On ne peut plus se permettre d'être mélancolique, parce que la société a évolué.
GUIDO: Vous sentez-vous vraiment bien dans cette époque?
Bouli Lanners: J'ai pleinement conscience de vivre une époque incroyable et exceptionnelle, une période charnière de l'histoire. Mais, elle va trop vite, c'est clair. Même moi qui ne suis pas encore très vieux, je me sens déjà dépassé par certaines choses. Comme les réseaux sociaux, cette boîte de Pandore qu'on a ouverte et où circulent trop de mauvaises informations. Mais ma principale inquiétude aujourd'hui reste l'état de la planète.
«J'ai été rattrapé par ma propre pathologie»
GUIDO: Votre duo avec Albert Dupontel fonctionne extrêmement bien. Vous l'avez choisi pour cette violence rentrée nécessaire au personnage de Cochise face à un Gilou plus rond et plus doux?
Bouli Lanners: Il me fallait absolument une personnalité qui incarne un animal à sang froid, comme Albert Dupontel, avec un degré de violence potentiel en lui. À part Albert, je ne voyais personne d'autre incarner ce personnage. J'ai beau penser à tous les comédiens français - et Dieu sait s'il y en a des bons! -, il n'y avait qu'Albert qui pouvait dégager ce côté animal.
GUIDO: Le personnage de Gilou est très proche de vous. Pourquoi avoir décidé d'incorporer des choses personnelles en lui?
Bouli Lanners: C'est important d'injecter des choses personnelles dans ses personnages. Forcément, quand on parle de choses que l'on connaît, on touche aussi les gens parce que je ne suis pas le seul à avoir vécu cela. C'est intéressant de puiser dans ce qui est très personnel. Et ça l'est devenu encore plus parce que, à un moment donné, j'ai été rattrapé par ma propre pathologie, ce qui nous a obligés à reporter le tournage à cause de mon opération. J'ai donc réaiguillé l'écriture sur ce qu'il m'arrivait et cela a affiné le personnage de Gilou qui n'était pas très bien défini au départ.
GUIDO: Vous avez réussi à vous entourer d'un casting impressionnant (Dupontel, Lonsdale, Clément, von Sydow, Rebbot, …) pour ce film. Cela a-t-il changé votre manière de travailler?
Bouli Lanners: Je suis bien conscient d'avoir un très beau casting. Au niveau de la méthode de travail, ça n'a pas changé grand-chose si ce n'est que je n'ai évidemment pas répété avec des gens comme Michael Lonsdale ou Max von Sydow. (sourire) Par contre, j'avais une certaine inquiétude de ne pas assurer face à de tels monstres du cinéma. Dans une scène-clé du film en plus. On ne se rend pas compte de ce qui se passe à ce moment-là, on est vraiment dans le film.
GUIDO: Avec un tel casting, vous vous rendez compte de la chance que vous avez qu'aucun acteur ne refuse un rôle dans votre film?
Bouli Lanners: Je me rends compte maintenant - en parlant avec des journalistes - qu'on a fait un truc de ouf! Jusqu'ici, je n'ai pratiquement jamais eu de recul là-dessus.
GUIDO: Vous êtes donc devenu un réalisateur bankable!
Bouli Lanners: (rires) On verra ça au prochain montage financier! Ça se confirmera ou pas la prochaine fois.
GUIDO: C'est comment l'ambiance de tournage d'un film de Bouli Lanners?
Bouli Lanners: C'est sérieux, mais aussi hyper détendu. Moi, j'ai besoin de travailler dans la détente, de faire des blagues, … Ça me met plus à l'aise. C'est con, mais je me sens moins jugé si les gens rient sur mon plateau. Je suis très volubile, je parle beaucoup, rien n'est arrêté, je réfléchis beaucoup avec les autres, …
GUIDO: Contrairement à d'autres acteurs belges, vous faites l'unanimité auprès du public, comment l'expliquez-vous?
Bouli Lanners: Je dois bien avoir quelques personnes qui ne m'aiment pas, rassurez-moi! (rires) Je ne veux surtout pas me l'expliquer, je reste moi-même, c'est tout. Je ne suis pas en campagne électorale, je n'ai donc pas besoin de séduire.
GUIDO: Pour terminer, un petit mot sur vos études aux Beaux-Arts durant lesquelles vous n'avez pas été le plus assidu des étudiants et que vous avez abandonnées en cours de route…
Bouli Lanners: Je n'étais déjà pas passionné par les études au collège. Une fois aux Beaux-Arts, je voulais aller en peinture, mais mes parents ont insisté pour que je suive les études de bandes dessinées. Je n'étais pas à ma place là-bas. Après deux ans, il y a une section vidéo qui a ouvert, j'y ai été, j'ai fait le con et je me suis fait virer! Ça a été vite réglé.
GUIDO: Et pourtant, vous êtes devenu prof et vous donnez cours aujourd'hui!
Bouli Lanners: La reconnaissance de notoriété m'a permis d'avoir l'équivalence d'un diplôme et donc de donner cours aux étudiants de l'INSAS. Je fais le suivi de leurs films de fin d'études, de l'élaboration de l'écriture au tournage en passant par le casting, le montage, le découpage, … Ça me convient très bien et ça me permet de rester en contact avec les jeunes. Je réalise maintenant qu'il y a quelque chose que je peux transmettre et c'est très agréable, moi qui ai toujours été très hermétique à l'enseignement. Je trouve du plaisir dans l'enseignement maintenant en tant que prof.