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Jorgen, Médecin sans Frontières
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Jorgen, Médecin sans Frontières


Posté: 7/02/2003
Catégorie: Jobwatch


« Pour tenir bon dans ce boulot, j’ai dû trouver un compromis valable entre idéalisme et esprit d’aventure. »
C’était au cours d’une fête d’étudiants à l’occasion de Noël, il y a de cela plusieurs années. J’étais en première candidature de médecine et ne savais pas encore à l’époque que j’avais fait le mauvais choix. Après avoir bu une dizaine de pintes, vint l’heure où nous fûmes désinhibés, et également celle des promesses solennelles : toute la clique souhaitait à l’avenir travailler pour Médecins sans Frontières. Autant d’années plus tard, la plupart de mes amis sont devenus des médecins à l’embonpoint gagnant alors que j’ai, pour ma part, commencé à vivre de ma plume. Il existe, heureusement, des gens capables d’aller jusqu’au bout de leurs rêves, de les réaliser. Mais écoutez plutôt l’histoire de Jorgen Stassijns, Médecin sans Frontières.



« Je rêvais déjà d’être médecin lorsque j’étais gosse », déclare Jorgen, « mais ça ne veut pas dire que j’avais déjà, à l’époque, la vocation d’aller travailler à l’étranger. Ce n’est qu’après quelques années d’études que j’ai compris ». Au moment où vous lisez ces lignes, Jorgen se trouve en Sierra Leone, où il coordonnera les différents projets médicaux pendant un an depuis Freetown. Nous l’avons rencontré juste avant Noël au QG bruxellois de Médecins sans Frontières. Who watches the watchmen? Jobwatch!

Des moyens très limités

Jorgen : Lorsque j’avais 18 ans, j’avais tout sauf une idée précise de la direction dans laquelle je souhaitais me diriger. Même lorsque j’ai eu terminé mes études, je ne savais pas encore trop. Et, de fait, j’ai entamé des études de slavistique. Ces pays et leurs cultures m’intéressaient. J’ai passé une super année d’études mais je commençais vraiment à devenir trop vieux pour terminer.

GUIDO: Ton diplôme t’a-t-il permis de travailler directement chez Médecins sans Frontières ou as-tu été obligé de suivre une formation spécifique ?

Jorgen : Médecins sans Frontières demande que vous ayez étudié la médecine tropicale. Puis, vous recevez également une formation « Préparation Premier Départ ». Au cours d’une formation de deux semaines, tous les aspects du job sont abordés. Médicaux, bien sûr, mais pratiques également, à propos des conditions de travail sur le terrain, la formation des équipes, le fonctionnement de l’organisation, etc. Ça s’arrête là et ensuite, nous partons. Toutefois, au cours de votre carrière chez Médecins sans Frontières, vous avez également la possibilité de participer à des modules de formation spécifiques : vaccination, coordination… Mais votre détermination y est pour beaucoup, cela va de soi. Vous devez accepter de vivre dans des circonstances qui ne sont pas toujours évidentes, parfois dans des endroits très reculés et parfois avec des moyens très rudimentaires. Le travail en équipe ne doit pas vous faire peur car vous travaillez et vivez en équipe sur le terrain du matin au soir. Force de caractère et persévérance sont des conditions essentielles pour tenir bon dans ce boulot.

Masqué dans les prisons de Sibérie

GUIDO: Où êtes-vous déjà, entre autres, allé travailler ?

Jorgen: Je suis parti au sud Soudan en 1998 dans le cadre d’une opération contre la famine. Il n’y avait, à l’époque, vraiment plus rien. J’y suis resté quelques mois, en tant que médecin pur. Puis, je suis parti en Guinée, en Afrique de l’Ouest, pour travailler avec des réfugiés de Sierra Leone et du Libéria qui affluaient dans des camps après avoir franchi la frontière. Nous prodiguions des soins rudimentaires, dans tous les camps, dans nos petits postes de soins et nous nous occupions également de vaccination. Après la Guinée, je suis parti en Sibérie dans le cadre d’une lutte contre la tuberculose qui, dans le milieu carcéral, pose d’énormes problèmes. À l’époque, je travaillais la moitié du temps comme médecin, l’autre comme coordinateur sur le terrain. C’était extrêmement éprouvant : vous passez du soleil de l’Afrique sans transition à un environnement gris où vous êtes contraint de travailler en permanence avec un masque pour ne pas être contaminé. J’y suis resté six mois. J’étais d’ailleurs moi-même à l’origine de la demande : Mon souhait était d’aller travailler en Russie, à cause de la slavistique. Puis, au cours de mon quatrième voyage, je me suis retrouvé en Sierra Leone, où une guerre civile venait de s’achever, tout était détruit et il fallait tout reconstruire.

GUIDO: Dans quelles conditions exercez-vous votre métier sur le terrain ?

Jorgen: Cela varie du tout au tout, d’un terrain à l’autre. Lors de ma première mission au Soudan, vous pouviez considérer que nous nous trouvions au beau milieu du désert. Nous habitions dans des huttes au milieu de la brousse. Pas d’électricité, pas de téléphone, tout était désert. Notre vie se déroulait en plein air et nous allumions un feu le soir, mais à part ça, il n’y avait rien d’autre. À propos de notre travail, les consultations avaient lieu dans de petites huttes construites à même la terre battue, pourvues du strict minimum. Pas de lumière, pas de labo… Du travail purement clinique : ce que vous observez et sentez chez le patient doit vous permettre de poser votre diagnostic. Vous n’avez pas la possibilité de lui faire passer des radios, ni d’analyser un échantillon de sang.

GUIDO: Vous aviez quand-même bien quelque chose sur place ? Comme des médicaments ?

Jorgen: Absolument, Médecins sans Frontières travaille avec une liste de médicaments de base et nous n’en manquions absolument pas. Mais nous n’aurions à l’époque rien pu obtenir de plus. Toute intervention chirurgicale était donc exclue, par exemple.

GUIDO: Les limites sont donc vite atteintes en terme de possibilités ?

Jorgen: Oui, très vite. Nous avions de temps à autre la possibilité de transporter quelqu’un dans un petit avion vers un hôpital dans le Nord du Kenya. Une appendicite, par exemple, posait d’énormes problèmes. Nous ne pouvions pas opérer, et lorsqu’il était impossible de transférer la personne à l’hôpital, vous savez… Ce sont des moments particulièrement difficiles, surtout lorsque vous venez d’un pays comme la Belgique, où un patient peut-être envoyé directement à l’hôpital et être soumis à une batterie de tests.

GUIDO: Est-ce que tout ça n’est pas énormément frustrant ?

Jorgen: Si, c’est frustrant, absolument, et surtout au début. On réalise après un temps que la seule chose que l’on peut faire est de faire de son mieux et que faire beaucoup plus n’est simplement pas possible.

Le vrai visage de la guerre civile

GUIDO: Faut-il être quelque peu aventurier pour devenir Médecin sans Frontières ?

Jorgen: Il est bon d’avoir le goût de l’aventure mais cela ne doit pas constituer l’unique raison de votre départ. Vous devez, en un sens, avoir l’esprit tourné vers l’aventure, parce que vous vivez parfois dans des circonstances particulièrement difficiles, et qu’il n’est pas donné à tout le monde de le supporter. Mais ce n’est pas tout. L’idéal est de parvenir à un compromis valable entre idéalisme et esprit d’aventure. Une grande part d’aventure existait chez moi au départ, mais je suis devenu plus idéaliste au fil du temps. Lorsque vous êtes déjà parti plusieurs fois, vous savez pertinemment bien à quoi vous attendre, et votre côté aventurier finit tout doucement par disparaître.

GUIDO: Mais vous êtes parfois en danger ?

Jorgen: Ça dépend. En Sibérie, nous étions confrontés au risque de contracter la tuberculose et, au Soudan, nous avons évacué plusieurs fois, à cause du débarquement intempestif des troupes du gouvernement dans le sud, dans le but de créer des problèmes. Lorsque vous apprenez que des troupes du gouvernement sont signalées à cheval à dix kilomètres du village, à ce moment, vous sentez passer le danger. Lorsque vous revenez deux jours plus tard et que vous trouvez des personnes gravement blessées par des lances et par balles, vous prenez vraiment conscience de ce qu’est une guerre civile.

GUIDO: Où logez-vous au cours d’une mission ?

Jorgen: Nous logeons sur notre lieu de travail. C’est un choix conscient, à moins que les conditions de danger ne soient telles que nous ne puissions pas rester. Comme c’est le cas en Tchétchénie, par exemple. La situation est tellement risquée que l’équipe de Médecins sans Frontières reste à Moscou et ne se rend sur le terrain que de temps en temps. La plupart du temps, cependant, nous essayons autant que possible de rester près des gens sur place. Le Holiday Inn local, même au cas où il existerait, est exclu. (rires)

GUIDO: Et ce, alors que vos ex-camarades de l’université gagnent entre-temps 10 fois plus que vous, font construire leur maison, attendent un enfant… ?

Jorgen: Je ne voudrais pas troquer mon existence contre la leur. Mais je pense que l’inverse est vrai également. (rires) J’ai un jour pris cette décision : je n’ai absolument aucune envie de travailler comme médecin en Belgique. Ça ne me dit plus rien. Je ne les envie absolument pas et certainement pas non plus leur travail. Quant au fait que je gagne un peu moins d’argent qu’eux, je n’irai pas jusqu’à dire que cela n’est pas parfois frustrant, mais ce n’est pas ma préoccupation première. Par ailleurs, le cliché selon lequel un médecin gagne de l’or en barres en sortant de ses études ne s’applique pas toujours, hein. Eux également ont une vie difficile.

Herbert De Paepe

www.msf.be



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