Chef d'entreprise à 23 ans
Dans notre nouvelle série, Career Start, le Guido Campus Magazine a voulu donner la parole à des jeunes fraîchement diplômés qui ont réussi à se dégoter un boulot à la hauteur de leurs espérances. Dans ce numéro, nous consacrons ces deux pages à Pierre-Marie Rodelet qui s'est vu parachuté, à 23 ans et demi, à la tête d'une entreprise qui compte près de 400 personnes! Comment a-t-il fait pour gérer cette nouvelle situation inédite? Quelles ont été les principales difficultés de cette transition? Quels conseils pourraient-ils donner?
Quatre ans après sa nomination, Pierre-Marie revient sur son parcours hors du commun… Après des études en droit (à Namur et Louvain-la-Neuve) et une licence en notariat, Pierre-Marie apprend malheureusement que son grand-père, alors président de Catala, souffre de problèmes de santé. Il décide alors d'arrêter son stage puisqu'il n'y avait personne d'autre pour reprendre cette fonction à ce moment-là. Quand on lui demande un avis sur ses études, il l'exprime comme suit: 'Ce que j'ai le plus aimé dans mes études, c'est plutôt les rencontres, la convivialité. J'aimais aussi beaucoup les cours de droit, surtout en candidature car c'était assez général: on avait aussi bien de la philosophie, de l'histoire ou de l'économie politique. En licence, les cours de droit m'ont paru un peu plus lourds et j'ai alors dû m'accrocher. Ce qui me plaisait le plus, c'était le notariat.'
Premiers pas à Catala Du jour au lendemain, Pierre-Marie se retrouve donc à la tête de Catala, une entreprise d'emballage fabriquant du carton destiné à être transformé en boîtes. Cela regroupe aussi bien de l'emballage publicitaire qu'industriel. Bien qu'il n'ait pas dû avoir un CV étoffé pour accéder à son poste de chef d'entreprise, Pierre-Marie jouissait quand même de certains atouts, notamment grâce à sa formation en droit: 'Certaines branches de mes fonctions impliquent quand même un savoir en droit, comme, par exemple, le droit social, le droit de l'environnement (comme on est une usine qui utilise de l'eau et rejette du CO2). Aussi, une grande partie de mon boulot reste très administrative.' Sa fonction d'administrateur délégué compte une mission de surveillance et une fonction opérationnelle (qui regroupe les conseils d'entreprise et le comité de prévention et de protection du travail) de même qu'il s'occupe des différents achats, des embauches, des licenciements et de la mission stratégique du groupe: vente, achat ou fermeture d'usines. 'Mon grand-père m'a quand même formé pendant six mois et j'avais déjà travaillé ici en tant qu'étudiant en machine. Je connaissais donc déjà pas mal l'entreprise. Après, vu les ennuis de santé de mon grand-père, j'ai très vite dû me mettre dans le bain. Je n'ai pas eu trop de questions à me poser: je suis arrivé, j'avais une pile de dossiers sur mon bureau, donc j'ai dû m'y mettre tout de suite.'
Comment diriger à 23 ans?
Depuis peu de temps maintenant, Pierre-Marie (qui a aujourd'hui 27 ans) n'est plus le plus jeune des employés. Parmi les ouvriers, il fait maintenant pratiquement figure de dinosaure alors qu'il y a peu, il était encore plus jeune que la majorité d'entre eux! A lire ces lignes, on pourrait penser que tout s'est déroulé sans la moindre encombre, pourtant: 'Il y eu des problèmes au début avec certains de mes directeurs. Mais, d'autre part, ça s'est très bien passé avec les autres personnes. On a des relations totalement normales, certains jours vont mieux que d'autres. A cet égard, je n'ai pas eu d'énormes difficultés à m'intégrer.' Pour entretenir cette bonne entente, Pierre-Marie fait deux tours de l'usine par jour sauf quand il est à l'étranger ou avec des clients. 'Je prends alors la température de l'usine pour voir ce qui va ou ne va pas dans le fonctionnement de l'usine. Je discute aussi avec mon chef de production, le chef de la maintenance pour vérifier le bon déroulement de l'entreprise, avec ma secrétaire pour vérifier les approvisionnements. Tout ça se fait très naturellement. Tout le monde a mon GSM pour m'appeler quand il faut, même les ouvriers. Donc, pour ceux qui veulent me parler, c'est très facile. Je n'ai pas systématisé tous les contacts, les personnes qui veulent venir me trouver savent où est mon bureau.'
Etre son propre patron Si c'est clair que les avantages sautent aux yeux ('on est son propre patron, on peut parfois faire "un peu ce que l'on veut", on peut prendre le temps de faire quelque chose plus profondément ou bien arriver un peu en retard certains jours parce qu'on a quelque chose d'autre à faire'), il y a quand même quelques inconvénients à épingler à ce poste: le chef d'entreprise doit avoir des responsabilités énormes: 'Dernièrement à Charleroi, des pneus ont brûlé, ces pneus étaient déposés sur un terrain qui m'appartenait. C'était un samedi à dix heures du soir. J'ai donc dû me déplacer, subir les interrogatoires de la police et les autres choses du genre. Quand il y a un accident de travail, c'est aussi pour ta pomme, la pollution également, les mauvais résultats aussi. Quand tu prends la décision de fermer une usine, tu dois l'expliquer aux gens, négocier avec les syndicats.' Mis à part ces quelques désagréments, le boulot de Pierre-Marie reste avant tout passionnant. Comme Catala est une entreprise moyenne à petite, il lui est alors permis d'avoir un œil sur tout ce qui se passe dans son usine. Pour lui, déléguer n'est pas la bonne solution sauf dans une grande entreprise ou une multinationale. 'Il est bon de tremper un peu dans tous les domaines dans une entreprise comme la nôtre.' Pourtant, pour ce qui est de la gestion journalière de l'entreprise, Pierre-Marie s'est vu contraint d'engager une personne car il n'arrivait pas à concilier cet emploi avec ses autres occupations: 'Quand un ouvrier me demandait une augmentation, je n'avais pas le temps de m'en occuper, ça créait de mauvaises tensions. J'ai donc engagé quelqu'un pour cette fonction. Il vaut en effet mieux avoir quelqu'un qui fait ça correctement au jour le jour.'
Zen, restons zen! Si on demande à Pierre-Marie ce qu'il préfère dans son job, la réponse ne se fait pas attendre: 'La diversité. Ce que j'aime le plus, c'est ce que je fais un peu tous les jours: surtout les achats de matières premières, la recherche de fournisseurs, la négociation des contrats.' Pour lui, pour tout assumer sans perdre son self-control, la première règle est de rester calme et posé. 'Si j'avais vraiment trop de pression, j'aurais déjà démissionné! Je ne me suis pas posé trop de questions en fait. Honnêtement, il y a des jours très difficiles mais il y a des jours où ça va tout seul, c'est assez inégal. Quand on fait la moyenne, ça va relativement bien!' Maintenant, Pierre-Marie fourmille d'idées (comme l'installation d'une machine de production de papier pour créer eux-mêmes leur matière première) et souhaite rester un maximum de temps chez Catala. Par contre, quand on lui demande de donner des conseils, il ne s'estime pas encore assez expérimenté: 'Je m'estime trop jeune pour en donner. Peut-être rester calme et ne pas trop écouter les critiques, les calomnies. En effet, au départ, j'ai pas mal entendu de rumeurs. Au début, j'essayais de les combattre. Et puis, finalement, j'ai décidé de ne plus m'en occuper. Et depuis que je ne m'en occupe plus, il n'y en a plus.' Bien décidé à continuer dans la même voie, Pierre-Marie entamera certainement l'année prochaine un diplôme spécial à l'ICHEC en management général.
Sébastien Daloze