Hervé Onssels: "En Belgique, on ne peut pas vraiment s'exprimer en tant qu'architecte"
Notre série "Career Start" s'intéresse de plus près à l'entrée des étudiants dans le monde du travail et la difficile transition entre l'aspect très théorique des études et celui plus concret de l'emploi. Ce mois-ci, nous avons focalisé notre attention sur Hervé Onssels (26 ans) qui nous relate son parcours d'architecte. Ses études l'ont-il bien préparé à la profession? Quels sont les atouts d'un stage? Comment travaille un architecte à l'heure actuelle? Autant de questions sur lesquelles Hervé tâchera de nous éclairer au cours de cet entretien.
Saint-Luc et La Cambre: deux visions de l'architecture
GUIDO: Pourrais-tu nous dire un mot sur tes études?
Hervé: J'ai commencé par trois années à Saint-Luc. J'ai recommencé ma troisième à La Cambre. C'était un peu un hasard de fréquenter les deux écoles, mais j'en suis très content en définitive. En effet, ce sont deux manières très différentes de voir les études d'architecte. Les études Saint-Luc étaient beaucoup plus scientifiques et techniques. Les cours y étaient dans l'ensemble assez bien faits mais par contre, en ce qui concerne le créatif, c'était très dirigiste. Pour caricaturer un peu, il y a une bonne manière de faire l'architecture, les maîtres sont telles ou telles personnes, il faut alors suivre ces gens-là qui ont déjà tracé les voies. Tout le monde a alors le même genre de projet, c'est assez castrateur comme vue.
GUIDO: Tout cela était bien différent une fois arrivé à La Cambre?
Hervé: A La Cambre, c'était complètement l'opposé: les cours généraux étaient un peu moins intéressants. Par contre, les ateliers étaient excellents. On avait le choix des ateliers et chaque prof avait sa propre vision de ce qu'il voulait faire et il développait ainsi une thématique qui lui était propre. Personnellement, je me suis dirigé vers les logements sociaux alors que d'autres étaient plus intéressés par les bâtiments publics. On pouvait donc trouver le prof qui était le plus proche de notre propre personnalité. C'était très ouvert, on avait alors l'occasion de pouvoir faire ce qu'on voulait vraiment.
GUIDO: Tu préférais donc plus le côté créatif de la profession?
Hervé: Oui, mais d'un autre côté, il faut quand même avoir les bases pour y arriver. Par exemple, quand je vois les cours de La Cambre, il m'aurait quand même manqué quelques bases si j'y avais fait tout mon cursus. Avoir des références en architecture est très important. Après, il faut aussi savoir s'émanciper et essayer de sortir de ces modèles.
Une semaine pour choisir
GUIDO: Pourquoi avoir choisi l'architecture?
Hervé: Cette idée m'est venue à l'âge de 16 ans. Je ne foutais rien en humanités et j'aurais dû normalement rater en quatrième mais on m'a donné le choix de passer en technique. Je suis alors parti à Bruxelles et j'ai fait deux années techniques en architecture à Saint-Luc. J'ai dû choisir en une semaine de me réorienter vers cela et je ne regrette pas du tout.
GUIDO: Maintenant, tu es en stage…
Hervé: Après les cinq années d'études, on a deux ans de stage. Ça s'appelle stage mais c'est quand même la même chose que réellement travailler. On apprend encore et on est quand même plus encadré par l'ordre des architectes qui vérifie que le maître de stage ne nous fait pas faire n'importe quoi. On est aussi sous-payés! (rires) On ne sait pas vivre avec que l'on nous donne. En sortant des études, on a des bonnes notions d'architecture théoriques, d'idées ou de créativité. Mais, en ce qui concerne la technique, on ne connaît rien du tout. Par exemple, durant les études, on n'avait jamais fait de projet avec un budget. Le stage est donc la bonne transition pour entrer dans le métier. On est totalement dans le boulot, mais on apprend encore.
GUIDO: Comment travaille un architecte actuellement?
Hervé: On ne travaille plus du tout au crayon, on fait tout à l'ordinateur. C'est donc indispensable de maîtriser l'informatique pour accéder à cette profession. L'architecte doit décider, mais une fois que c'est fait, son boulot consiste également à faire les suivis de chantiers, vérifier le bon déroulement des opérations, voir si tout est fait dans les règles de l'art.
Gérer les dossiers de A à Z
GUIDO: Quels sont les avantages et les inconvénients de la profession?
Hervé: Ce qui me plaît le plus, c'est la création, l'architecture est un vrai métier de création. Le plus ennuyant, ce sont les contraintes: la créativité est souvent réduite au minimum. En Belgique, on ne peut pas vraiment s'exprimer en tant qu'architecte. Tout est très fermé, l'urbanisme cloisonne tout. C'est un problème typiquement belge. Les normes de l'urbanisme nous donne les formes des fenêtres, du toit, la couleur de la brique, … Après, quand on a fini, on se demande un peu à quoi on sert.
GUIDO: Quels sont selon toi les aspects les plus importants pour un premier job réussi?
Hervé: A priori, je ne recherchais pas grand chose vu que je partais en Inde. Je voulais juste travailler un an pour gagner de l'argent pour partir en Inde. Je suis tombé dans un tout petit bureau de 5 personnes. Je n'espérais pas vraiment apprendre autant de choses. Je pense que j'ai beaucoup plus appris que dans une grosse structure car je gère des dossiers de A à Z. Je rencontre les clients, on discute, je fais l'avant-projet, … Je suis toute l'évolution du projet alors qu'une amie qui travaille dans un bureau à Bruxelles s'occupe d'une infime partie d'un projet sur un centre commercial. Moi, je vais beaucoup moins dans les détails, mais je vois très bien toute l'étendue d'un dossier, je peux tout faire et je trouve cela très enrichissant de commencer en voyant plein de choses pour pouvoir se spécialiser par après.
Sur le chantier en Inde
GUIDO: Vers quoi se dirige-t-on après des études en architecture?
Hervé: La majorité des gens sont indépendants, des faux indépendants car on est engagé dans un bureau d'architecture, on devrait donc être employé mais c'est beaucoup plus avantageux pour les employeurs de nous engager comme indépendant. Au fur et à mesure du temps, on commence alors à avoir nos projets personnels et on peut ensuite s'installer à son propre compte. On peut aussi trouver dans l'administration, c'est pas mal du tout comme option.
GUIDO: Le secteur est-il riche en débouchées?
Hervé: Moi, je n'ai pas eu mal trop de mal à trouver sur Namur. Ceux qui cherchent à Bruxelles ont un peu plus de mal car ce sont souvent des plus grosses structures. La conjoncture actuelle n'est pas forcément bonne.
GUIDO: Que comptes-tu alors faire après ton stage?
Hervé: Je vais normalement partir en Inde en janvier. On a trouvé un stage là-bas avec un architecte français qu'on connaissait. On est motivé pour partir là-bas à trois. Ça va aussi compter comme stage. Cela sera évidemment de l'architecture beaucoup plus concrète: on sera vraiment sur le chantier! Je suppose que ce sera très enrichissant, je l'espère en tous cas. Quand je rentrerai, je verrai s'il y a encore de la place pour moi dans mon bureau actuel. J'aimerais évidemment bien car je m'y sens vraiment bien.
GUIDO: Il n'y a donc pas qu'une seule direction à prendre pour les futurs architectes?
Hervé: Les études d'archi ouvrent à plein de choses. A côté des indépendants, de l'administration, il y en a aussi qui deviennent théoriciens de l'architecture qui se dirigent plus vers des concours et qui écrivent des livres. Dans les revues d'architecture spécialisées, c'est rarement des journalistes qui y travaillent, ce sont plutôt des architectes.
GUIDO: Quel serait le projet de tes rêves?
Hervé: Ce qui me plairait bien, ce serait de pouvoir ouvrir mon propre bureau avec les personnes dont j'ai envie. Mes amis ne sont pas nécessairement architectes, mais on se complète assez bien. Ma sœur fait le design et une de mes amies a fait l'architecture d'intérieur. Pour rire, on s'est déjà dit qu'on pourrait un jour ouvrir un bureau car on a vraiment des compétences qui se cumulent bien. Mon rêve serait en effet de pouvoir travailler entre amis et de faire nos propres projets.
(SD)