MIMI LAMOTE, directeur général de la chaîne de vêtements C&A
"La responsabilité se situe au top. Le directeur de Ford Genk doit se sentir très mal maintenant."Comment faire carrière, comment atteindre le sommet d'une entreprise? "Tout le monde ne veut pas spécialement atteindre le top, tout le monde ne veut pas travailler dur. Et quand je parle de travailler dur, je pense alors à plus que de neuf à six. Si tu agis de la sorte, la concurrence sera alors éliminée en grande partie", telle est la réponse simple de Mimi Lamote, directeur général de la chaîne de vêtements C&A. Pendant les trois années durant lesquelles Lamote a été directeur général de C&A-Belgique, le chiffre d'affaires et les gains ont augmenté en flèche. L'image de marque de C&A a été dépoussiérée et la chaîne fait régulièrement les gros titres des journaux grâce à leurs actions impressionnantes. Lamote a été nominée pour être le manager de l'année. Au final, elle a dû reconnaître sa défaite contre Jo Colruyt, des supermarchés du même nom.
GUIDO: Depuis trois ans, vous êtes à la tête d'une entreprise qui compte 1300 personnes. Quel est le plus difficile: le chemin vers le sommet ou le management d'une telle entreprise?
Lamote: Il est plus difficile d'être à la tête de l'entreprise. On te propose un tel boulot parce que tu es la bonne personne, au bon endroit et au bon moment. Il faut travailler très dur pour y arriver et il faut beaucoup donner de sa personne, c'est aussi utile pour plus tard. La grande différence, c'est ce sentiment de responsabilité qui t'incombe quand tu es dans la direction. Tu es responsable du boulot de 1300 personnes. Si ton entreprise va mal, cela aura des répercussions sur le salaire de tous ces gens et de leurs familles. Ça pèse dans la balance. Quand on regarde par exemple ce qui s'est passé chez Ford Genk, on se rend compte de la portée d'une décision. C'est alors que tu dois te sentir mal, en tant que manager. Il faut aussi être très résistant au stress pour occuper une telle fonction. Il y a plein d'aspects qui entrent en compte. Je pourrais très facilement travailler sept jours sur sept de sept heures du matin à minuit, et encore ne pas avoir pu tout faire. C'est cette responsabilité qui ne te fait jamais lâcher ton job. C'est pourquoi il est très important de se focaliser sur les choses importantes.
Salaires pour les happy few
GUIDO: Quand vous parlez d'être la bonne personne au bon moment, on dirait que votre nomination était un pur hasard.
Lamote: C'est aussi le cas, c'est le cas chez beaucoup de personnes. Comment cela se fait-il? Quand tu recherches quelqu'un, tu regardes autour de toi qui peut y arriver. Il y a cinq ans, je n'aurais jamais pu obtenir ce job. Il y a trois ans, je me sentais enfin prête quand le job s'est libéré.
GUIDO: Est-ce que vous ambitionniez de grimper jusqu'au plus haut niveau, est-ce que vos aviez planifié votre ascension?
Lamote: Non, après mes études en Sciences Economiques Appliquées, je voulais un job commercial et travailler avec les autres. Je n'avais pas dans la tête de devenir un grand directeur. Même cinq années auparavant. Et même pas quand ils m'ont proposé cette fonction.
GUIDO: Vous aviez des doutes avant d'accepter ce job? Vous n'avez aucun regret à présent?
Lamote: Je n'ai jamais douté, mais j'y ai longuement réfléchi. Et j'en suis contente. Je n'ai aucun regret car je savais clairement où je mettais les pieds. Quand tu es directeur général, les gens ne parlent que de ta belle voiture et de ton salaire énorme. Mais, ça ne va pas ainsi. Ces salaires sont pour les happy few, dont je ne fais pas partie. En tant que directeur, tu as plus de devoirs que de droits. Tu as des devoirs envers ton entreprise, ton personnel, tes clients, … Je dois faire en sorte que C&A tourne bien et que les gens s'y sentent bien.
GUIDO: En regardant les chiffres de plus près, on peut voir que ça vous réussit.
Lamote: C'est en travaillant en équipe que ça marche. Ça a l'air simple comme ça, mais cela demande beaucoup de contribution personnelle.
Une souris grise ne sort pas du lot
GUIDO: Comment avez-vous construit votre carrière?
Lamote: La mode, les vêtements m'intéressent. Et je voulais aussi beaucoup voyager, découvrir d'autres cultures. J'ai retrouvé ces deux aspects chez C&A. J'ai d'abord été acheteuse durant huit ans. Mais tous ces voyages m'ont vite fatigué et je voulais aussi travailler avec les gens. On m'a alors proposé un poste de manager de district. Ensuite, on m'a demandé de devenir directeur général car j'avais aussi bien de l'expérience dans la vente aux clients qu'avec le personnel. Il est important de construire totalement sa carrière, de ne pas rester sur un seul chemin. Dans une entreprise, le client est le point de départ de tout. Nous devons dès lors proposer les produits que le client désire. Et il faut faire prendre conscience de cela au personnel.
GUIDO: C&A a délivré des actions commerciales remarquables ces dernières années. Est-il important de se démarquer?
Lamote: En tant que firme, il faut se différencier des autres, encore plus quand il y a beaucoup de concurrence. Se démarquer est alors plus que nécessaire. Si tu veux vendre des vêtements à tout le monde, tu dois être ouvert au monde extérieur. Avant, C&A était fermé, maintenant il y a une plus grande ouverture. Nous sommes une entreprise solide, nous avons beaucoup à raconter. Tu dois aussi te démarquer en tant qu'employé. Si tu restes une souris grise, c'est normal que tu ne sortes pas du lot.
GUIDO: Une de vos actions était en faveur des 'Petits Riens’. Dans quelle mesure l'éthique est-elle importante dans la vie des entreprises?
Lamote: Très importante. Tu vois de plus en plus de telles actions qui sont lancées. Tu as un rôle double en tant qu'entreprise. Tout d'abord, ton rôle pour le client: tu dois lui vendre un bon produit, c'est par cela que tu fais un bon chiffre d'affaires et des bénéfices. Deuxièmement, ton rôle pour la société, par les gens que tu emploies. Mais, il y a plus, tu as aussi un rôle social. Les particuliers peuvent aisément choisir de donner leur argent ou pas à Handicap International. La même chose vaut au niveau des entreprises. Pourquoi ne donnerais-tu pas de l'argent ou un soutien à des bonnes œuvres? Notre rôle social se situe également dans les pays d'où viennent nos produits (ndlr: C&A fait faire ses vêtements principalement dans les pays asiatiques et d'Europe de l'Est). Nous nous assurons de la sécurité et des circonstances de travail qui entourent les sociétés qui travaillent pour nous.
Les femmes et les wallons
GUIDO: Votre personnel et vos clients sont aussi bien flamands que francophones. Est-ce difficile de travailler entre les deux cultures?
Lamote: Il y a une différence. Les francophones tendent plus vers le Sud de l'Europe, en ce qui concerne leur style, leur culture et leur intérêt pour la mode. Ils sont plus attirés par les couleurs vives alors que les Flamands optent plus pour des couleurs calmes, pastel, dans les tons gris. Les Wallons sont également plus attentifs aux prix que les Flamands, la situation économique y est aussi moins favorable. Les Flamands accordent plus d'importance à la qualité. Dans notre personnel, on remarque aussi ces différences. Aux réunions, les francophones s'opposeront plus tandis que les Flamands iront plus vite ‘to the point’ et sont quelque peu plus professionnel. Les francophones utilisent plus de mots pour dire la même chose. Mais les deux cultures peuvent très bien collaborer, les deux groupes ne se rejettent pas l'un l'autre.
GUIDO: La question incontournable: c'est facile d'être une femme manager?
Lamote: C'est plus difficile pour une femme. Car nous n'avons de modèle, pas d'exemples. Les garçons ont davantage d'exemples: on en trouve une dizaine par jour dans les journaux. Mais il y a quand même une amélioration pour les filles. Mais la répartition des rôles donnée lors de l'éducation des enfants subsiste. Ce modèle reste chez beaucoup, même chez les étudiants. De plus, c'est principalement les hommes qui décident en matière de croissance continue. Un nombre de femmes sont ambitieuses, mais, à cause de cette répartition des rôles, le niveau d'ambition n'est pas si élevé chez les filles. Alors que les garçons qui terminent leurs études ont de grandes ambitions.
GUIDO: Cela me semble quand même logique qu'une chaîne de vêtements soit dirigée par une femme.
Lamote: A moi aussi, ça me paraît logique, mais il n'en est rien. Toutes les autres chaînes de Belgique sont dirigées par des hommes. Même les chaînes de parfumerie. Les filles doivent se rendre compte que la répartition des rôles - qui n'est pas juste - ne se situe que dans leur tête. Pourquoi ce serait toujours la mère qui devrait rester à la maison pour s'occuper des enfants? Les femmes ne doivent pas avoir peur de sortir du rang et d'ouvrir leur bouche. Elles doivent être conscientes de ce dont elles sont capables. Et les femmes doivent rester des femmes dans leur fonction, elles ne doivent pas en devenir des demi-hommes. Les femmes ont une autre façon de travailler que les hommes, elles ont d'autres centres d'intérêt. Elles ont aussi des atouts que les hommes n'ont pas. Cela vaut pour tous les secteurs. Le produit peut être de toutes sortes, mais la compétence à avoir reste la même.
(DDW)